Catégorie

mercredi 2 août 2017

DU CHILI À ARLES, LES JEUX DE REFLETS DE PAZ ERRAZURIZ


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]


« EVELYN, LA PALMERA, SANTIAGO », PHOTO EXTRAITE DE LA SÉRIE
« LA POMME D’ADAM » (1983), DE PAZ ERRAZURIZ. 
La photographe autodidacte, qui fait l’objet d’une rétrospective, avait suivi les exclus sous la dictature de Pinochet. 
Par Claire Guillot (Arles, envoyée spéciale)  

PHOTO NACHO ROJAS
Lorsque le coup d’État du général Pinochet, en 1973, a installé la dictature au Chili, la vie de Paz Errazuriz, 29 ans à l’époque, a totalement basculé. Pour ne pas avoir d’ennuis, elle a dû faire disparaître tous les livres et les souvenirs auxquels elle tenait. Sa maison a été fouillée par des soldats armés jusqu’aux dents. Elle ne pouvait plus sortir à cause des multiples couvre-feux, ses amis ont fui le pays, d’autres ont disparu. « C’était un choc, j’ai vu combien le Chili était divisé. Il a fallu apprendre à vivre dans le danger, à communiquer autrement », raconte cette femme de 73 ans, d’une voix douce et déterminée.




PAZ ERRÁZURIZ. UNE POÉTIQUE DE L'HUMAIN
RENCONTRES D’ARLES
DU 03 JUILLET AU 24 SEPTEMBRE 2017
HORS LES MURS

[ Cliquez sur la flèche pour voir la vidéo ]




    Façonnée par la politique

    PAZ ERRÁZURIZ FEMMES POUR VIE, DE LA
    SÉRIE DE PROTESTATIONS, 1988.
    Sans ces événements historiques, la jeune femme, photographe autodidacte, n’aurait peut-être pas choisi une telle carrière. Son œuvre documentaire, centrée sur la société chilienne, qui fait l’objet d’une rétrospective aux Rencontres d’Arles jusqu’au 24 septembre, a été façonnée par la politique – même si cela n’est pas forcément visible au premier regard. « J’ai appris à m’exprimer par des métaphores, car c’est un langage que les militaires ne comprennent pas », explique Paz Errazuriz.

    PAZ ERRÁZURIZ - SIN TITRE SÉRIE TANGO 1986 
    D’abord confinée chez elle avec ses enfants à cause de la dictature, elle commence par photographier les choses à sa portée… en l’occurrence sa poule, Amalia! Celle-ci deviendra l’héroïne d’un livre pour enfants. Puis elle s’enhardit à sortir, et c’est par ses choix de sujets que la photographe mène sa propre résistance. Photographe de portraits le jour, elle a une double vie et mène un travail personnel en parallèle sur des communautés marginalisées. Des êtres qui ne rentrent pas dans le moule, exclus, voire opprimés par le régime : pauvres, prostituées, boxeurs, gens du cirque, aliénés, aveugles… Des « minorités » qui, pour elles, « sont au centre, pas à la marge », dit-elle.

    Paz Errazuriz, photographe : « J’ai appris à m’exprimer par des métaphores, c’est un langage que les militaires ne comprennent pas »

    PAZ ERRÁZURIZ  DORMEUR X, DE LA SÉRIE
    LES DORMEURS , 1979 
    Avec d’autres photographes, elle va créer une association, publier des livres, exposer à l’étranger et parfois même au Chili. Sa première exposition, « Les Dormeurs », en 1980, est ainsi consacrée aux sans-abri assoupis par terre ou sur les bancs dans sa ville de Santiago. Des images répétitives et étranges, à prendre à la fois au premier et au second degré. « J’ai parcouru la ville, et il y avait des gens qui dormaient partout. C’était l’image de mon monde : personne ne voulait ouvrir les yeux sur la réalité. Je voulais montrer ce nuage qui était tombé sur mon pays, j’ai pris ces gens comme des symboles. »

    PAZ ERRÁZURIZ MISS PIGGY II, 
    SANTIAGO, SÉRIE LE CIRQUE, 1984 
    La rétrospective, à Arles, est labyrinthique, et la circulation tortueuse ne met pas en valeur les différentes séries de Paz Errazuriz. Toutes ont en commun la proximité qu’on sent entre la photographe et les modèles : pas de misérabilisme ni de poses sophistiquées, juste de l’empathie, et le regard franc que plonge le ­sujet droit dans vos yeux, sans s’excuser de ce qu’il est.

    À chaque fois, Paz Errazuriz a passé beaucoup de temps avec ses modèles pour gagner leur confiance. En particulier un groupe de prostitués travestis, qu’elle a photographiés dans une série intitulée La Pomme d’Adam, devenue plus tard une pièce de théâtre.

    « Une réflexion jusqu’à l’infini »

    POUPÉE I, DE LA SÉRIE DES  POUPÉES,
    FRONTIÈRE CHILI - PÉROU, 2014
    On y découvre la vie quotidienne sans fard d’un groupe soudé par sa différence : dans la rue en habits d’hommes, à la maison en train de se maquiller ou de s’habiller en femme, dans les soirées et les bars miteux… « Je suis devenue l’amie d’une femme dont les deux enfants étaient travestis. J’ai travaillé cinq ans avec eux, j’ai vraiment pénétré ce monde… C’était un groupe doublement puni sous la dictature militaire, ils ont été persécutés par le régime et envoyés hors de Santiago. Tous, sauf un, sont morts du sida. » Mais elle se souvient aussi de cette collaboration photographique comme d’un moment heureux : « Ils adoraient se montrer, et être photographiés ! Même s’ils trouvaient que le noir et blanc de mes photos était triste, ils ajoutaient des rubans et des fleurs sur les tirages. »

    La photographe a aussi beaucoup travaillé sur les femmes : celles qui résistaient au régime et au machisme en manifestant dans la rue, mais aussi celles de l’ombre, qu’elles fussent institutrices, religieuses, fermières, à travers une série de portraits de femmes simples et fortes.

    Et elle a photographié les corps vieillissant, à sa manière frontale, en faisant poser des couples âgés, qui s’offrent sans pudeur, avec leurs chairs pendantes, à son objectif. « Je voulais me préparer, regarder mon corps changer… Chaque série de mes photographies est un chapitre de ma vie. A travers les autres, je me suis découverte moi-même. C’est toujours mon autoportrait que je fais, un miroir. » Elle corrige : « Ou plutôt deux miroirs, une réflexion jusqu’à l’infini. »