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mardi 8 décembre 2009

Marco Enriquez-Ominami, rebelle de la gauche chilienne

Malgré son costume cravate, il garde, à 36 ans, des allures d'enfant espiègle. Il passe sans cesse la main dans sa chevelure noire pour dompter des mèches rebelles. Son allure nonchalante contraste avec la rapidité avec laquelle il parle. Il passe avec aisance de l'espagnol au français, saute d'un sujet à l'autre, déployant une éloquence explosive et une enviable confiance en lui.
Il est la surprise de la monotone campagne présidentielle chilienne. Il s'est lancé comme indépendant dans l'élection présidentielle du 13 décembre, cassant les règles du bipartisme traditionnel. Il joue les trublions au sein de la Concertation, la coalition de centre-gauche au pouvoir depuis 1990, date de la fin de la dictature militaire du général Pinochet instaurée en 1973.
Ancien député socialiste, il a appartenu à la coalition gouvernementale. L'enfant terrible est parti en claquant la porte, dénonçant l'absence de primaires et défiant des hommes politiques jugés "sclérosés, incapables de répondre aux rêves des Chiliens". "Marco témoigne de l'usure de la Concertation", pointe le politologue Oscar Godoy. A Santiago, les journaux l'ont baptisé le "discolo", l'indocile. La presse locale a été jusqu'à le surnommer "l'Obama chilien". Marco Enriquez-Ominami a lancé sa candidature sur Facebook. Il n'a pas arrêté de progresser dans les sondages.
Candidat médiatique, il donne un coup de jeune au Chili, où s'incrustent d'éternels candidats. Il arrive en troisième position dans les sondages, derrière le candidat de la droite, le milliardaire et homme d'affaires Sebastian Piñera, sénateur de 1990 à 1998 et candidat malheureux face à Michelle Bachelet en 2005. Marco Enriquez-Ominami talonne de près le candidat de la Concertation, le très guindé ex-président démocrate-chrétien Eduardo Frei (1994-2000), fils d'un autre président du même nom.

Ses partisans pourraient jouer les arbitres lors d'un probable second tour, le 17 janvier. Les analystes avancent qu'une partie de ses électeurs pourraient reporter leur vote sur Sebastian Piñera, ce qui fragiliserait d'autant Eduardo Frei.

Marco avait trois mois, le 11 septembre 1973, le jour du coup d'Etat du général Augusto Pinochet. Sa biographie explique son aisance sur la scène politique. Il est le fils du principal dirigeant du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), Miguel Enriquez, tué en octobre 1974 par les militaires. Il est le fils adoptif du sénateur socialiste Carlos Ominami, avec lequel sa mère, la journaliste Manuela Gumucio, a refait sa vie pendant leur exil à Paris. Cet influent baron du Parti socialiste chilien fait campagne pour son fils adoptif.
Le grand-père maternel de Marco a été président de la démocratie chrétienne. Son grand-père paternel, ministre du président socialiste Salvador Allende (1970-1973). "Etre l'héritier de plusieurs légendes n'a pas été facile", confesse le jeune candidat. Plusieurs membres de sa famille figurent parmi les centaines de disparus de la dictature : "Le drame fait partie de mon enfance."
Il a admis avoir goûté à la marijuana et à la cocaïne. Il promet une guerre sans merci contre les narcotrafiquants. Désormais, il ne boit pas, ne fume pas. "Je suis accro au chocolat", dit-il d'un air polisson. Malgré le miracle chilien, la brèche entre riches et pauvres est l'une des plus criantes d'Amérique latine, et Marco Enriquez-Ominami affirme avoir "toujours été indigné par la pauvreté et la discrimination". A Paris, il allait à l'école publique, côtoyant des enfants de tous les milieux et de toutes origines. A 13 ans, quand il rentre au Chili, il est mal dans sa peau au lycée français de Santiago, fréquenté par l'élite chilienne. "Je dois beaucoup à la France."

Il fait partie des retornados (les Chiliens de retour au pays) qui ont souvent du mal à se réadapter dans une société qu'ils ont idéalisée. Il rejoint la génération dite du "Nouveau Chili", ces jeunes qui ont grandi en démocratie, mais qui doivent se libérer du traumatisme de la dictature. Il étudie un temps la philosophie à l'université, où il tente sans succès d'être élu à la présidence de la fédération étudiante. Il repart à Paris suivre des cours de cinéma.
De retour à Santiago, l'enfant rebelle présente, en 2002, un documentaire polémique, Chili, les héros sont fatigués, où il critique durement les responsables politiques de la Concertation, parmi lesquels l'ex-président socialiste Ricardo Lagos (2000-2006), pour lequel il avait fait campagne en 2000. Il travaille pendant douze ans comme réalisateur à la télévision. Son mariage avec la blonde Karen Doggenweiler, une présentatrice très en vue du petit écran, lui ouvre les portes du show-business. "Il n'y a pas de révolution sans télévision", dit-il.
Son âge est un atout dans un pays où la jeunesse, désabusée, ne croit plus dans les politiques. Sur 8 millions d'électeurs, 2 millions de jeunes ne votent pas, alors que le vote est obligatoire au Chili, dès lors que l'on est inscrit sur les listes. Ses concurrents lui reprochent d'invoquer à l'excès cette jeunesse. Il est considéré comme un traître au sein de la Concertation. A 91 ans, Patricio Aylwin, le premier président de la transition démocratique (1990-1994), juge sa candidature "prétentieuse".
A droite, Sebastian Piñera ironise sur les 180 projets de loi présentés au Parlement par Marco Enriquez-Ominami quand il était député : "Aucun ne s'est converti en loi." Il se moque de ses aspirations à incarner le renouveau de la politique chilienne. "Marco, tu as le syndrome de Peter Pan, qui croit qu'il vient de tomber du ciel et n'a ni histoire ni passé", l'a apostrophé Sebastian Piñera au cours d'un débat télévisé, en lui disant : "Je te demande d'assumer ton passé."
"Peter Pan a un mérite, il ne ment pas. En plus, il sourit et il rêve. Je vais battre le capitaine Crochet", a rétorqué avec insolence le jeune homme. "Peu lui importe que gagne Frei ou Piñera", avance Jorge Arrate, le candidat de gauche, allié au Parti communiste. A 68 ans, il est lui aussi un socialiste dissident de la Concertation. Il se réclame de Salvador Allende, dont il a été l'un des collaborateurs. Marco Enriquez-Ominami a rejeté la proposition de Jorge Arrate de conclure un pacte avec Eduardo Frei, en vue d'un second tour.
"Marco exprime le mécontentement à l'égard de la politique traditionnelle", reconnaît la présidente socialiste Michelle Bachelet, qui, à trois mois de la fin de son mandat, le 1er mars 2010, jouit d'une cote de popularité de plus de 76 %. "Il est un phénomène essentiellement médiatique, une option romantique", estime la sociologue Marta Lagos. Une option qui ne devrait sans doute pas déplaire à Marco Enriquez-Ominami.

Christine Legrand