lundi 3 avril 2017

3 AVRIL 1987, DES CENTAINES DE BLESSÉS À LA MESSE DE JEAN-PAUL II AU CHILI


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LE PAPE JEAN-PAUL II ARRIVE LE 03 AVRIL 1987 AU PARC O'HIGGINS
À SANTIAGO DU CHILI ET PASSE DEVANT UNE FOULE DE CHILIENS
PROTESTANT CONTRE LE GOUVERNEMENT ET LA DICTATURE
DU PRÉSIDENT CHILIEN PINOCHET. DES INCIDENT DURANT
LA MESSE FERONT PLUSIEURS CENTAINES DE BLESSÉS.
PHOTO JOSE DURAN


[CE JOUR-LÀ] Le voyage de Jean-Paul II au Chili, du 1er au 6 avril 1987, avait été annoncé comme l’un des plus difficiles de son pontificat, tant étaient vives les tensions entre les différents interlocuteurs depuis le coup d’État du général Pinochet en 1974. 
On craignait les incidents, et il y en eut. À Santiago, le 3 avril 1987, quelque six personnes venues assister à la messe du pape ont été blessées lors d’affrontements entre opposants au régime et forces de l’ordre.

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CONTEXTE

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Avec ce voyage au Chili, du 1er au 6 avril 1987, 
CARMEN GLORIA QUINTANA ET KAROL JÓZEF WOJTYŁA
Jean-Paul II entreprenait l’une des visites les plus difficiles de son pontificat tant étaient vives les tensions entre les différents interlocuteurs, où depuis treize ans – depuis le coup d’État d’Augusto Pinochet contre le président socialiste Salvador Allende –, l’épreuve de force était engagée entre l’Église et le pouvoir du général. Comme il l’avait fait en Colombie en juillet 1986, le pape arrivait au Chili avec un double objectif : défendre les droits de l’homme et favoriser la réconciliation nationale.

Dès l’arrivée du pape à Santiago, de vifs incidents avaient eu lieu. « Saint-Père, comment est-ce la liberté ? » Très présentes sur le parcours menant le pape de l’aéroport au centre de la capitale chilienne, les forces de l’ordre n’avaient pas toléré que soit brandie cette pancarte. Mais d’autres aussi avaient fleuri et des cris avaient fusé de la foule massée tout au long du trajet : « Pain, justice, liberté », clamaient les uns, « Ami Jean-Paul, emmène le tyran » disaient les autres. La police avait alors répliqué en déversant des torrents d’eau sur les manifestants.

Le lendemain, d’autres incidents avaient eu lieu, notamment lors de la visite du pape à Valparaíso. Plusieurs étudiants qui étaient venus écouter Jean-Paul II avaient été arrêtés au cours d’une manifestation. Mais c’est le 3 avril, lors de la messe du pape célébrée dans le parc O’Higgins, devant 600 000 personnes, que les violences ont été les plus importantes, lorsque quelques centaines de jeunes se sont mis à lancer des pierres sur les carabiniers et sur les journalistes regroupés à environ 150 mètres du pape.

Grenades lacrymogènes, véhicules blindés, la réaction des forces de l’ordre a été brutale. 600 personnes auraient été blessées durant les affrontements. Si le pape, comme le relate la Croix dans son édition du 6 avril 1987, « n’a pas interrompu la messe », « à la fin, au lieu de quitter le podium, comme il le fait habituellement, Jean-Paul II s’est agenouillé pour prier un long moment en silence, le visage caché dans les mains ».

Rencontrant peu après les partis d’opposition, le pape leur avait alors demandé de rejeter avec force « la tentation de la violence » et defavoriser le processus de réconciliation nationale.

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ARCHIVES

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Violents incidents pendant la messe du pape

(La Croix du 5 avril 1987)

Par Bernard Le Léannec, envoyé spécial

C’est sur fond de violence et de tensions profondes que Jean-Paul II a appelé les hommes politiques chiliens à choisir le dialogue et la collaboration pour l’avenir de leur pays.

Devant le quart de la population de Santiago, le pape a procédé à la béatification de la première chilienne : Teresa de los Andes. Mgr Manuel Camilo Vial, évêque de San Felipe, s’est attaché à présenter cette religieuse carmélite, morte dans les premiers mois de sa vie religieuse, comme un exemple pour la jeunesse d’aujourd’hui. Née le 13 juillet 1900 à Santiago, elle manifeste une attention particulière pour les pauvres et les enfants.


Le pape est accueilli par le général Pinochet à son arrivée au Chili, le 1er avril 1987.

Cette messe se voulait celle de la réconciliation entre les Chiliens. Elle a révélé la violence de leurs divisions. Des incidents éclatent avant l’arrivée du pape quand un groupe organisé, installé à droite de l’autel, près de l’emplacement réservé à la presse, lance des slogans contre Pinochet.

Des prêtres descendent alors de l’estrade pour appeler au calme. Soudain, ce fut une pluie de pierre vers les carabiniers, peu nombreux à cet endroit et sans armes, qui atteignit de nombreuses personnes dans la foule. La police a répondu aux jets de pierres en utilisant des bombes lacrymogènes et des canons à eau, elle a ensuite chargé sauvagement, provoquant une véritable panique. Ceci se passait sous les yeux même de Jean-Paul II.

Des femmes et des enfants étaient piétinés ou plaqués contre le grillage, ne trouvant pas d’issue pour éviter les courbes. Des coups de feu éclataient.


Des violences éclatent pendant la messe du pape au stade O’Higgins à Santiago du Chili, le 3 avril 1987.

Avant que le pape ne commence son discours, considéré comme l’un des plus importants de son séjour au Chili, la foule apeurée crie « Vive le pape ! ». Ce à quoi Jean-Paul II répond par « Vive le Chili ! » d’une voix cassée par l’émotion. Le pape va-t-il réussir à faire passer le message de réconciliation, véritable programme pour une transition pacifique vers la démocratie ?

Après la communion, il y a eu une deuxième vague de violences. Comme la précédente, elle fut sauvagement réprimée par la police, chargeant le groupe de manifestants. Dans les postes de secours, c’est par centaines que les personnes se présentent, réclamant des soins.

Commentant cet incident, Mgr Cox exprima sa profonde consternation et déclara que « cet événement était très important pour le peuple chilien. Car il révèle que ces groupes n’ont rien à proposer au pays et que l’on pouvait imaginer ce que serait un pays entre les mains de pareilles personnes ».

Après cette messe, le pape a rencontré les représentants des partis politiques d’opposition. Parmi les invités qui ont pris part à la rencontre, il y a la Démocratie chrétienne, le Parti libéral, le Parti socialiste (de Ricardo Nunez), le Parti républicain, le Parti social-démocrate, le Parti radical, c’est-à-dire les membres de l’accord national. Viens s’y ajouter le MDP (Mouvement démocratique populaire), représenté par son secrétaire German Correa (PS Almeyda) et Jose Sanfuentes (PC).

Pour réaliser cette rencontre, ils ont dû renoncer à tous moyens de violence pour arriver à la démocratie. Cet accord, envoyé jeudi matin, fut signé par tous à l’exception du Parti communiste. Déjà, au début de la visite du pape, les leaders politiques s’étaient prononcés de façon positive sur les premières déclarations de Jean-Paul II concernant le caractère dictatorial du régime chilien.

Le pape leur a déclaré : « l’Église ne se confond pas de quelque manière que ce soit avec la communauté politique et elle n’est liée à un système politique quel qu’il soit. Bien plus, il est vrai qu’elle a le devoir, comme une engeance de la mission qu’elle a reçue de Jésus-Christ, de protéger la lumière de l’Évangile, dans le domaine des réalités temporelles, y compris dans l’action politique, pour faire briller chaque fois plus dans la société et les valeurs éthiques et morales qui manifestent le caractère transcendant de la personne et la nécessité de protéger ses droits inaliénables. »

« Comme pasteur de l’Église, a poursuivi Jean-Paul II, je désire que vous réfléchissiez avec moi sur les points qui découlent de ce principe d’inspiration évangélique : la communauté politique est au service de la personne humaine. Soyez convaincu et reconnaissez que la convivialité nationale doit être fondée sur des principes éthiques et que ceci a des conséquences pour tous et chacun des citoyens d’une nation déterminée, et dans notre cas, pour le Chili. »

Rappelant les racines profondes de ce pays, le pape a déclaré ensuite : « La fidélité à ce patrimoine spirituel et humain exige un développement harmonieux, un effort conjoint de volonté et d’action qui tend à la réconciliation nationale dans un esprit de tolérance, de dialogue et de compréhension. Personne ne doit se soustraire à cette participation active, responsable et généreuse, pour le bien commun. La justice et la paix dépendent de chacun de nous. »

Revenant sur les événements de l’après-midi, le pape a précisé : « C’est pourquoi, au nom de l’Évangile, je demande à tous de rejeter avec force la tentation de recourir à la violence, ce qui est toujours indigne de l’homme. Vous pouvez être convaincu que la fraternité entre les hommes et la collaboration pour construire une société plus juste n’est pas une utopie, mais le résultat de l’effort de chacun en faveur du bien commun. »

Jean-Paul II a conclu : « Je fais le vœu pour que vous aussi, dans votre vie et dans vos activités, vous donniez le témoignage de cet idéal. De cette façon vous pourrez rendre un grand service à votre pays : vous contribuerez à la suppression des tensions présentes, vous favoriserez le processus de réconciliation nationale et vous encouragerez la recherche de toute initiative capable d’assurer à cette nation bien-aimée un avenir digne de ses plus nobles traditions civiles et religieuses. »

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Jean-Paul II : « Non à la violence »

(La Croix du 5 avril 1987)

L’éditorial d’Yves de Gentil-Baichis

On redoutait les violences, mais on espérait pouvoir les éviter… Elles ont fini par couvrir un temps les appels de Jean-Paul II à la réconciliation. Le sang a coulé à Santiago, vendredi après-midi, pendant que le pape célébrait une messe dans le parc O’Higgins, devant 600 000 personnes.

Quelques centaines de jeunes se sont mis à lancer des pierres sur les carabiniers, armés seulement de matraques, et sur les journalistes regroupés à environ 150 m de l’endroit où le pape célébrait la messe.

La réaction des forces de l’ordre est brutale : des véhicules blindés fendent la foule, renversant plusieurs personnes au passage, et lancent des grenades lacrymogènes, provoquant la panique. Ensuite, c’est l’affrontement entre manifestants et policiers (il y aurait plusieurs centaines de blessés).

Le pape n’a pas interrompu la messe mais, à la fin, au lieu de quitter le podium, comme il le fait habituellement, Jean-Paul II s’est agenouillé pour prier un long moment en silence, le visage caché dans ses mains.

Rencontrant peu après les partis d’opposition, le pape leur a demandé instamment de rejeter avec force « la tentation de la violence ». Il les a appelé à favoriser le processus de réconciliation nationale, les encourageant vivement à rechercher des initiatives dans ce sens.
Les violents incidents de vendredi après-midi pouvaient-ils être évités ? Ce n’est pas sûr, car ce pays, bâillonné depuis treize ans, a profité du passage du pape pour crier et manifester son refus de l’oppression et de la dictature.

Pourtant, les interventions de Jean-Paul II n’ont jamais incité à la violence. S’il a vigoureusement rappelé aux évêques la nécessité de faire respecter les droits de l’homme, dans ses contacts avec le peuple il a prêché la réconciliation.

Certains commentaires présentent déjà le voyage du pape au Chili comme un échec, car il n’aurait pas dénoncé assez vigoureusement la dictature.

En fait, on serait tenté d’enfermer Jean-Paul II dans une alternative simpliste. Ou bien, après avoir été reçu par Pinochet, le pape se cantonnait dans des discours purement spirituels sans faire allusion aux injustices ni aux exactions. Dans ce cas, à l’évidence, le chef de l’Église catholique cautionnait et renforçait le régime.

Ou bien Jean-Paul II dénonçait devant les foules rassemblées toutes les tortures, les emprisonnements et les entraves à la liberté, appelant moralement la population à la révolte. Au Chili et ailleurs, certains imaginaient déjà le pape dans ce rôle de grand libérateur.

Mais Jean-Paul II a choisi une autre voie. Ne voulant ni renforcer le pouvoir de Pinochet ni mener les foules au massacre, il a pris le chemin difficile de la démarche non violente.

Pour faire comprendre qu’il ne soutenait pas le régime en place, il a multiplié les gestes symboliques. Il a montré à la foule la Bible du P. Jarlan, serré dans ses bras une jeune Chilienne gravement brûlée par l’armée, dit des paroles de compréhension à tous ceux qui évoquaient les tortures et les enlèvements.

Mais Jean-Paul II a parlé aussi, et ses paroles adressées aux évêques et aux hommes politiques vont loin. Il leur a demandé de défendre les droits inaliénables de la personne et de tout mettre en œuvre pour aller pacifiquement vers la démocratie.

Mais c’est vrai, le pape n’a nulle part brandi l’étendard de la révolte. Pas plus au Chili qu’en Pologne, il n’a lancé le peuple contre l’armée.

À Santiago, il a insisté plusieurs fois pour appeler à la réconciliation, demandant que l’on renonce à la violence pour instaurer une démocratie dans la justice, recommandant à temps et à contretemps l’esprit de dialogue, de tolérance et de compréhension. Le pape voulait d’abord soutenir, encourager, conforter ceux qui croient à une solution sans violence.

Après le choix de cette voie difficile, les résultats ne pouvaient être ni rapides ni spectaculaires… On verra dans quelques semaines si la manière de Jean-Paul II a permis de débloquer l’avenir du Chili ou si celui-ci s’est encore enfoncé dans les ténèbres de la répression.