samedi 30 avril 2016

QUÉBEC - LE FILM DE LA SEMAINE: LE BOUTON DE NACRE



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LE BOUTON DE NACRE : PHOTO MUSÉE DU QUAI BRANLY-SCALA FLORENCE

Le bouton de nacre s’ouvre sur un bloc de quartz, vieux de 3000 ans, qui contient une goutte d’eau. Puis enchaîne sur le plus grand radiotélescope du monde qui, au Chili, scrute l’univers à la recherche de planètes qui contiennent de l’eau — source de vie. S’ensuit une expérience sensorielle mémorable, rythmée par la musique aquatique, des gouttes d’eau aux craquements des glaciers, sur de magnifiques images du bout du monde : la Pantagonie.

Bien que fasciné, on se demande où Guzmán veut en venir. D’autant qu’il nous montre des photos noir et blanc des cinq peuples qui ont occupé ces lieux déserts depuis la nuit des temps. Ces peuples de l’eau ont sillonné rivières et océans, au contraire des Chiliens, qui n’ont pas su profiter de cette ressource naturelle qui borde les 4200 km de côtes du longiligne pays. Comme le dit un universitaire, ils n’ont pas su l’assumer comme un élément de leur identité.

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LE BOUTON DE NACRE : PHOTO KATELL DJIA

Mais une fois tous ces éléments en place, le réalisateur nous a amené là où il le voulait dès le début. À un endroit où il peut nous raconter très concrètement le génocide des Indiens, symbolisé par ce bouton de nacre donné à Jemmy Button par Robert FitzRoy, en 1830. Le vice-amiral de la marine britannique, chargé de cartographier les lieux, l’amène à Londres puis le ramène en Terre de Feu. Il a ainsi oblitéré son identité et ouvert la contrée à la colonisation. Pour les premiers habitants, c’est le début de la fin (de 8000 à une vingtaine de survivants de nos jours).

Les Québécois y verront des parallèles évidents avec l’histoire des Inuits et, dans une moindre mesure, avec les Innus. Mais Le bouton de nacre ne s’arrête pas en si bon chemin. Puisqu’au fond de l’eau, il trouve un autre bouton, agglutiné à un rail qui servait à ligoter les opposants à la dictature des années de plomb qui finissaient leurs jours largués dans l’océan par hélicoptère, après le renversement du régime de Salvador Allende, en 1973.

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LE BOUTON DE NACRE : PHOTO VALDIVIA FILM

N’en disons pas plus et laissons le film faire sa démonstration de liens insoupçonnés entre l’homme, la nature et le cosmos. On a craint un moment un discours ésotérique, il est plutôt ethnographique, philosophique et poétique. On dit que l’eau a une mémoire, elle a aussi une voix pour qui sait l’écouter, suggère Patricio Guzmán : «tout est une grande conversation» liée à l’eau, qui compose la grande majorité de notre monde, même notre corps. «Toute est dans toute», comme disait Raoûl Duguay.

On n’a qu’à voir ces hallucinantes photos d’hommes dont les corps peinturés représentent le firmament nocturne et qui croyaient que les morts se transforment en étoiles…

samedi 23 avril 2016

LE TEMPS DES COUPS D’ÉTAT RAMPANTS

En général, le coup d’État est de droite pour une raison simple : l’armée est rarement de gauche et quand la gauche arrive au pouvoir, c’est toujours considéré par la droite comme un horrible accident de parcours qui trouble l’ordre légitime des choses. Certes, le coup d’État, aussi appelé putsch ou pronunciamiento, est parfois de gauche comme en Russie en 1917 ou au Portugal en 1974. Mais il est suivi d’un processus révolutionnaire alors que le coup d’État de droite est suivi d’un processus réactionnaire. C’est toute la différence par exemple entre Pinochet à Santiago et les capitaines d’avril au Portugal, un guitariste aux doigts tranchés et un œillet dans le canon d’un fusil d’assaut.

Maintenant, en matière de coup d’État, les choses sont à la fois plus compliquées et plus simples. Plus compliquées parce qu’à l’époque d’Internet, il est tout de même très difficile de verrouiller l’information et de fermer ses frontières, même temporairement, deux choses absolument nécessaires quand vous voulez faire le ménage chez vous et apprendre aux partageux de toutes sortes à filer droit. Mais c’est aussi plus simple car l’information n’a plus besoin d’être verrouillée puisqu’elle est entre les mains de quelques-uns et que les banques, par exemple, sont plus efficaces que les blindés pour mettre à genoux un pays.

Souvenons-nous de l’année dernière, en Grèce. Des gens très polis, avec de jolies cravates dans des bureaux climatisés de Bruxelles ont expliqué très calmement mais très fermement à Alexis Tsipras que demander son avis à son peuple n’était pas une chose à faire et que s’il ne signait pas sur le champ un mémorandum leur permettant de presser la Grèce jusqu’à la dernière goutte, ils allaient renvoyer son pays à l’âge de pierre en coupant les liquidités : bref, on a vu comment un distributeur de billets vide était plus efficace qu’une mitrailleuse lourde pour faire courber l’échine à toute une population.

Le coup d’État est même parfois invisible, ou presque. Si on accepte comme définition le fait d’imposer à un pays le contraire de ce pour quoi il a voté, il y a eu un coup d’État en France le 8 février 2008. Après avoir fait réviser la Constitution le 4, le président Sarkozy faisait ratifier le traité de Lisbonne par voie parlementaire quatre jours plus tard, traité de Lisbonne qui était, on s’en souviendra, une resucée à peine modifiée du TCE rejeté par 55% des électeurs moins de trois ans plus tôt.

Un renversement postmoderne

Un de ces coups d’Etat new-look, postmoderne pourrait-on dire car il rompt avec les formes anciennes de l’Histoire, se déroule en ce moment au Brésil et c’est la présidente Dilma Rousseff qui risque bien d’en être la victime. Il se trouve que Dilma Rousseff est de gauche, membre du PT (Parti des Travailleurs) au pouvoir au Brésil depuis la première élection de Lula en 2002. Sur le plan politique, le bilan du PT est loin d’être honteux si l’on songe à l’état du Brésil au moment de son arrivée. Un des pays les plus inégalitaire au monde a, tout en respectant l’orthodoxie financière exigée par un FMI toujours aux aguets, réussi à augmenter sa croissance de manière significative, à électrifier l’ensemble du pays et surtout, grâce au programme Bolsa Familia, réduit considérablement l’extrême pauvreté et fait disparaître la faim et la mortalité infantile, tout simplement en conditionnant une aide financière aux familles à la scolarisation et la vaccination des enfants. C’est tout bête, la gauche, la vraie : c’est se demander pourquoi des pays riches produisent des pauvres et se dire qu’il doit y avoir quelque part un problème de redistribution et de répartition. Les choses furent plus difficiles pour Dilma Rousseff mais, malgré tout le bilan est là. Evidemment, il y a eu le scandale Petrobras qui a vu des dignitaires du PT se servir dans la caisse de la grande compagnie pétrolière. Ce n’est pas bien, pas bien du tout.

Mais on remarquera deux choses. La première, c’est que les prédécesseurs du PT faisaient la même chose mais il ne leur serait pas venu à l’idée d’aller envoyer dans les favelas autre chose que des escadrons de la mort. Au moins, la différence entre un corrompu de gauche à la brésilienne et un corrompu de droite, c’est que le corrompu de gauche garde un certain surmoi social. Il se goinfre mais il ne laisse pas les pauvres le ventre vide. On préférerait de vertueux incorruptibles, bien sûr, mais en même temps ce n’est pas nous qui mourrons de faim.

La seconde, c’est que Dilma n’est pour rien dans l’affaire Petrobras. En fait on lui reproche d’avoir maquillé les comptes du pays en finançant des dépenses budgétaires par des emprunts aux banques publiques afin de faciliter sa réélection. Bon, ce n’est pas pour dire mais si cela suffisait à destituer un chef d’Etat, procédure actuellement en cours au Brésil, nombre de dirigeants européens auraient du souci à se faire. De plus, les députés qui viennent de voter la procédure d’empêchement, eux, pour le coup, sont impliqués dans des affaires de corruption et d’enrichissement avérées.

En plus, quand par hasard on nous parle de la situation au Brésil, c’est pour nous montrer les manifs anti-Dilma et anti-PT en nous parlant de la colère du peuple brésilien face à la malhonnêteté de ses dirigeants et à la politique d’austérité qu’ils font régner. Ce ne sont pas pourtant ceux qui souffrent le plus au Brésil, ces manifestants. Le journal Zero Hora nous apprend que 40 % d’entre eux gagnent plus de 10 fois le salaire minimum et que 76 % ont voté en faveur du candidat de droite Aécio Neves lors de la dernière élection présidentielle de 2014.  Et l’on est beaucoup plus discret sur les rassemblements pro-Dilma tout aussi nombreux. Serait-on en présence, très banalement, d’une lutte des classes à l’ancienne avec une bourgeoisie qui ne supporte pas ou plus de voir le pouvoir lui échapper depuis 2002 ? Le tout soutenu par le propre vice-président de Dilma, Michel Temer, venu de la droite, nommé dans un souci d’unité nationale, mouillé jusqu’aux yeux dans l’affaire Petrobras et qui se retourne contre Dilma en multipliant les promesses de ministères aux députés hésitants.

Dilma sauvera-t-elle son poste avec le soutien toujours massif des classes populaires ? On n’en sait rien à l’heure qu’il est mais soyons certains que cette ancienne guerillera qui doit être la seule chef d’État avec Poutine à savoir démonter et remonter une kalach, qu’on surnommait la «durona» du temps de la dictature militaire où elle fut torturée et où elle ne lâcha rien, ne se laissera pas faire. Et que sa défaite serait une mauvaise nouvelle pour la gauche, bien sûr, mais pour toute personne qui croit en cette chère vieille chose qu’est la démocratie.

vendredi 22 avril 2016

CHILI : DÉCÈS DE JAIME MASSARDO À VALPARAÍSO

JAIME MASSARDO
Après s'être exilé au Mexique puis en France, il retourne au Chili où il travaille comme académicien de l'Institut de Sociologie à l'UV.

Jaime Massardo était titulaire d'une maîtrise d'Histoire de l'Université Nationale Autonome du Mexique et d'un Diplôme d’Études Approfondies (D.E.A.) spécialité « Études latino-américaines » de l'Université Sorbonne Nouvelle - Paris III, puis d’un doctorat dans la même université.

«Histoire sociale et politique contemporaine», «Histoire sociale et politique de l'Amérique latine», «Histoire sociale et politique du Chili» et «Sociologie latino-américaine» étaient certains des cours qu'il assurait à l'UV. Parmi ses projets de recherche les plus récents, on peut citer la réédition de textes choisis de la revue Babel, un projet financé par le Fonds du Livre et de la Lecture 2008.

jeudi 21 avril 2016

FESTIVAL DE CANNES 2016 - DEUX FILMS CHILIENS SUR LA CROISETTE


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  LUIS GNECCO DANS NERUDAPHOTO FABULA – AZ FILMS

Elle sera cette année représentée par le film Neruda du réalisateur Pablo Larraín, coproduit par la France et les Etats-Unis, et celui d’Alejandro Jodorowsky, Poésie sans fin, second volet de la trilogie La danse de la réalité, coproduction franco-chilienne.

« Une fois de plus, notre cinéma a conquis les scènes les plus distinguées et démontré qu’il est capable de porter le nom du Chili très loin. Nous sommes heureux d’hisser à nouveau le drapeau chilien lors de la sélection de la Quinzaine des réalisateurs, dont le sceau artistique est insurmontable, en particulier sous la direction d’Edouard Waintrop », souligne Constanza Arena, directrice de l’agence CinemaChile.
Neruda à travers l’humour noir




L’histoire du film de Larraín se situe dans la fin des années 1940, lorsque le poète Pablo Neruda fuit la justice après que le président Gabriel González Videla l’ait démis de ses fonctions de sénateur et ordonné son arrestation. Le scénario est centré sur la persécution de l’inspecteur en charge de l’affaire, Óscar Peluchonneau. Le film a été tourné à Buenos Aires, Santiago, Valparaiso, en Araucanie et à Paris.

« C’est l’histoire d’un personnage clé de la littérature latino-américaine et de la politique du Chili. Nous racontons Neruda à travers l’humour noir, la parodie, l’action et le drame. Il est dépeint comme un poète qui devient une légende grâce à son persécuteur », explique Larraín.

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ALEJANDRO JODOROWSKY
La Poésie sans fin, produite par Le Soleil Films, est un récit autobiographique de l’émancipation du jeune Alejandro Jodorowsky dans les années 1950. Il raconte l’histoire d’un garçon amant de la liberté, qui explore le monde des arts et de la poésie, jusqu’à son départ définitif du Chili vers la France. « Poésie sans fin révèle un jeune qui veut avant tout trouver la beauté du monde, des autres et de lui-même. Pour nous les artistes, le cinéma n’est ni une industrie, ni un business. Nous devons produire un cinéma optimiste, joyeux et guérisseur », estime Jodorowsky.

Alexandre Hamon

mercredi 20 avril 2016

ASTRONOMIE. ATACAMA, LA TÊTE DANS LES ÉTOILES


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LA VILLE DE INCA DE ORO, DANS LE DÉSERT D’ATACAMA,
ATACAMA DESERT, AU CHILI, EN DÉCEMBRE 2015.  
PHOTO IVAN ALVARADO 
Depuis le désert d’Atacama, au Chili, l’une des régions les plus arides de la planète, les astres brillent avec une intensité particulière. D’immenses télescopes les observent. Ils cherchent de nouvelles planètes tournant autour d’autres étoiles.
 PHOTO M. TARENGHI
Mars. C’est le premier mot qui vient à l’esprit 
quand, à cinquante kilomètres au sud d’Antofagasta, on quitte la Panaméricaine pour prendre la route B-70 et s’enfoncer dans le désert d’Atacama [au nord du Chili]. Où que se porte le regard, toute image prise au hasard rappelle irrésistiblement les photos de la planète rouge ramenées par la sonde Curiosity en août 2012.

Or la ressemblance entre ces deux paysages extrêmes n’est pas simplement visuelle. Une équipe scientifique a reproduit dans le désert d’Atacama les mêmes expériences que celles qu’avaient effectuées les sondes Viking1 et Viking 2 pour détecter une éventuelle activité biologique sur Mars, et elle est parvenue aux mêmes résultats : pas la moindre trace de vie.

Le désert d’Atacama passe pour la région la plus aride de la planète. Les stations météorologiques installées depuis plusieurs décennies près de Calama n’ont jamais reçu une seule goutte de pluie. Il est vrai que le taux d’humidité ambiante dépasse rarement 10 %. Dans ce climat, dès que l’on sort de sa voiture, la peau s’assèche et s’irrite, tout comme les yeux et les muqueuses – en particulier la gorge et le nez, qui saigne facilement.

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475 nanomètres de longueur d’onde

C’est cette aridité qui est responsable de l’austère harmonie de couleurs propre au désert d’Atacama : le sol sablonneux s’embrase de tonalités orangées sous les derniers rayons du soleil, les pierres sont noires et la voûte céleste est d’un bleu absolument pur. De ce bleu que l’on ne peut définir que par la propriété physique qui le caractérise : une longueur d’onde de 475 nanomètres. L’absence d’humidité confère à cette atmosphère azuréenne une limpidité sans égale.

Mais le crépuscule venu, Atacama se métamorphose. L’aridité semble s’estomper et plus personne ne déplore la sécheresse extrême de l’air et l’absence de vie, car le ciel brille d’une telle intensité qu’il paraît presque palpiter. Les nuits sans lune, on voit la silhouette des objets se découper dans la lumière émise par les milliards d’étoiles de la Voie lactée, l’une des centaines de milliards de galaxies qui peuplent l’univers. Cette lumière nous parvient après avoir traversé des espaces vides distants de dizaines de milliers d’années-lumière.

Face à cette immensité, on éprouve forcément un certain vertige. Mais pareille démesure produit également une sensation complexe, à mi-chemin entre insignifiance absolue et grandeur d’esprit : l’être humain est certes minuscule dans l’univers, mais il a été capable de le comprendre, et il peut donc encore en comprendre beaucoup plus.
Quatre miroirs de 8,2 mètres de diamètre

C’est précisément ce que tentent de faire les astronomes qui suivent pendant plus de deux heures la B-70, traversant les paysages martiens de l’Atacama pour rejoindre le sommet du Cerro Paranal.

Là, à plus de 2 600 mètres d’altitude, un véritable joyau de technologie scrute chaque nuit l’univers à travers l’atmosphère la plus pure de la planète. Quatre coupoles de 35 mètres de haut abritent le VLT (Very Large Telescope) de l’Observatoire européen austral (ESO), un ensemble composé de quatre miroirs primaires de 8,20 mètres de diamètre reposant sur une structure de 450 tonnes et de quatre télescopes auxiliaires.

“Pendant les observations, ces géantes pivotent sur leur socle avec une précision de l’ordre du micron, explique Juan Osorio, l’ingénieur chargé de l’entretien des réflecteurs.  

« Chaque miroir est un disque de verre céramique souple pesant 45 tonnes et recouvert d’une pellicule d’aluminium de quelques dizaines de nanomètres d’épaisseur. Elle est tellement fine qu’il faut davantage d’aluminium pour fabriquer une canette de limonade que pour revêtir ce miroir.  »

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Les miroirs doivent associer un dosage si précis de résistance et de souplesse que leur construction ne prend pas moins de deux ans. Les télescopes terrestres doivent néanmoins s’accommoder de la présence de l’atmosphère qui filtre et altère la lumière émise par les astres dans le ciel nocturne – et l’Atacama n’échappe pas à cet écueil, même si l’atmosphère y est plus pure qu’ailleurs.  

150 vérins répartis sous la surface du miroir


Pour compenser cet effet, le VLT est équipé d’un dispositif qui analyse en temps réel les perturbations atmosphériques et transmet l’information à un système de 150 vérins répartis sous la surface du miroir. Ces vérins exercent plus ou moins de pression sur le miroir pour le déformer, afin que la lumière qu’il recueille ait les mêmes caractéristiques que celles qu’elle aurait en l’absence d’atmosphère. Et puisque la composition de l’air change continuellement, l’action des vérins sur le miroir est constante. Juan Osorio précise :  


Chaque miroir de 45 tonnes peut ainsi se déformer jusqu’à cinquante fois par secondes.”


Il ne fait aucun doute que l’on ressent quelque chose de singulier lorsque l’on se promène au sommet du Paranal et que l’on observe les milliers de tonnes de métal, de plastique et de céramique organisées avec une précision micrométrique à l’intérieur de ces dômes fantasmagoriques.

Ce que l’on éprouve se rapproche peut-être de ce mélange de peur et d’espoir dont parlait l’historien des sciences George Dyson lorsqu’il disait qu’une machine à l’arrêt nous met face à ce qui sépare la vie de la mort. À moins que l’on ne soit saisi par la grandeur d’esprit indissociable de l’ambition de comprendre l’univers avec des cerveaux et des machines irréprochables.  

“Tout cela a l’air fascinant, mais l’astronomie romantique que je pratiquais dans mon enfance avec mes télescopes artisanaux depuis le grenier de chez moi n’existe plus”, souligne Roberto Castillo, ingénieur spécialiste des capteurs infrarouges que l’on couple aux miroirs pour analyser la lumière émise par les nuages de gaz dans lesquels se forment les étoiles. “Ces nuages sont les salles d’accouchement de l’univers”, ajoute-t-il.  



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PHOTO S. GUISAR

Diagrammes et pixels

Comme toutes les observations réalisées au VLT, ces nuages ne peuvent pas non plus être observés directement par l’oculaire d’un télescope. À ce niveau de complexité, les télescopes ne sont d’ailleurs plus équipés d’oculaire. Les astronomes les pilotent par ordinateur depuis le centre de contrôle et les données recueillies apparaissent sur des écrans et sont enregistrées sur des disques durs.

Mais ces écrans n’affichent aucune image un tant soit peu reconnaissable : tout au plus distingue-t-on des diagrammes en bâtons, des taches pixelisées et des courbes en dents de scie. La lumière des étoiles et des galaxies lointaines est si faible qu’il faut la traiter pour générer des images. “Et pourtant, tous ceux qui travaillent ici ont gardé un peu de ce romantisme, poursuit Castillo.  
« À notre manière, nous avons une âme de poète. Car il y a quelque chose de poétique dans le fait de venir jusqu’au cœur du désert le plus aride du monde pour scruter le ciel à travers un instrument parfait, même si on ne le regarde plus directement avec les yeux, mais avec l’intellect.  »
Roberto Castillo est l’archétype de ces astronomes autodidactes comme il y en a tant au Chili. Enfant, fasciné par les “grands nombres”, il a dévoré les livres d’astronomie de la bibliothèque de Concepción. Comme sa famille n’était pas très riche, il a entrepris de fabriquer lui-même ses objectifs, avec du verre de récupération qu’il polissait avec du sable ramassé sur la plage et du goudron découpé au couteau sur le bord de la route.

En quelques années, il a ainsi construit plus d’une centaine de télescopes rudimentaires, avec lesquels il parvenait à observer les cratères de la Lune, les anneaux de Saturne et les satellites de Jupiter. “Cette première émotion, je la ressens encore aujourd’hui lorsque je colle l’œil à l’oculaire d’un télescope”, assure-t-il.  

Une publication scientifique par jour

Le site du Paranal effectue des observations pour des projets de recherche de dimensions internationales. Chaque année, il reçoit cinq fois plus de demandes que ce que sa capacité d’heures d’observation lui permet de traiter. Les données recueillies chaque nuit sont transmises par ondes radio au siège de l’ESO à Garching, près de Munich (Allemagne), qui les renvoie aux centres de recherche intéressés. L’observatoire du Cerro Paranal est l’un des plus productifs du monde, puisqu’il alimente en moyenne une publication scientifique par jour.

L’une des observations les plus demandées correspond à des projets de détection et d’étude de planètes qui orbitent autour d’autres étoiles. Les astronomes ont déjà identifié près de 2 000 exoplanètes et l’on estime que la Voie lactée pourrait à elle seule en compter entre 15 000 et 30 000.

L’intérêt de ces planètes est évident, puisqu’il s’agit de répondre à l’une des grandes questions de l’humanité : y a-t-il de la vie ailleurs que sur Terre ? “La question des petits hommes verts saisit l’imagination et constitue l’une des grandes inconnues, convient Stéphane Brillant, l’un des scientifiques en poste à Paranal. Mais pour nous, astronomes, ce n’est qu’une pièce d’un immense puzzle.
« L’étude de ces planètes nous fournit des pistes qui nous renseignent sur la formation des systèmes planétaires et nous permettent de mieux comprendre la genèse du système solaire et de la Terre. »
Spécialiste des exoplanètes, Brillant s’étonne encore du retentissement médiatique qu’a suscité il y a quelques années [en 2006] la découverte d’une petite exoplanète [dont les caractéristiques se rapprochent de celles de la Terre], à laquelle il avait participé.

Après avoir publié la nouvelle dans la revue Nature, plusieurs membres de son équipe ont reçu une avalanche de courriers de croyants qui les accusaient d’imposture, leur reprochant de chercher à expliquer par des modélisations et des observations un phénomène qui les dépassait. Mais lorsqu’ils ont établi qu’il régnait à la surface de cette planète une température de – 220 °C, les esprits se sont calmés. 

350 personnes mobilisées

L’entretien de ces machines parfaites et des infrastructures qui leur permettent de fonctionner au beau milieu du désert le plus sec du monde exige un déploiement logistique considérable et mobilise 350 personnes à temps complet.  

Astronomes, ingénieurs et logisticiens sont logés dans un étrange bâtiment partiellement enterré qui épouse la pente d’une colline. On l’appelle “La Residencia”. Lorsque l’on y accède par la passerelle supérieure, on est surpris par une puissante odeur de serre. L’intérieur, baigné d’une lumière naturelle pénétrant par un immense dôme transparent, abrite une piscine d’eau chaude et une oasis plantée de bananiers et autres arbres tropicaux.  

Il ne s’agit ni d’un caprice, ni d’un luxe superflu. Les arbres et l’eau créent un microclimat bien plus adapté que l’extrême sécheresse extérieure au séjour des humains.

Le bâtiment, dont l’architecture originale a été récompensée par un prix, est entièrement au service de l’astronomie. Le dôme, comme toutes les portes et fenêtres, est équipé d’un système de voiles opacifiants qui, de nuit, calfeutrent les ouvertures et isolent l’intérieur de l’extérieur, bloquant tout éclairage parasite susceptible d’altérer la lumière que captent les télescopes. Chaque semaine, le complexe est approvisionné par un camion d’aliments solides, un autre de liquides, deux camions de gaz liquide pour produire de l’électricité et une vingtaine de camions-citernes d’eau.  

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Un décor pour James Bond

Vue de l’arrière, La Residencia est un réseau homogène de balcons couverts de plaques colorées à l’oxyde de fer. Cet aspect extérieur ajoute au sentiment d’irréalité que l’on ressent au cœur du désert d’Atacama. L’aspect oxydé des balcons évoque une sorte de ruche futuriste et décadente, l’idée d’un avenir lointain observé depuis un autre avenir, plus lointain encore.

Il n’est donc pas surprenant que Dominic Greene, le méchant qui poursuit James Bond (incarné par Daniel Craig) dans le vingt-deuxième épisode de ses aventures (réalisé par Marc Foster), ait choisi de venir se cacher dans ce bâtiment hors du temps. Les abords de La Residencia ont gardé un souvenir de ce tournage, sous forme d’énormes rochers aussi légers que des chaises en plastique – et que les pensionnaires s’amusent à soulever pour impressionner les journalistes.

Au cinéma, dit-on, tout n’est que simulacre. Mais au Cerro Paranal, en dépit de cette apparence d’irréalité, l’activité des astronomes n’a rien d’irréel. Depuis ce coin perdu du monde, chaque jour et chaque nuit, 350 personnes s’emploient à révéler les vérités les plus profondes de l’univers.  

Toni Pou

mardi 19 avril 2016

FINKIELKRAUT CHAHUTÉ À NUIT DEBOUT


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«TOUT LE MONDE S'EN FOUT, DE NUIT DEBOUT. TOUT LE MONDE, SAUF LES MÉDIAS QUI CHERCHENT ÉPERDUMENT DANS CE RENDEZ-VOUS QUOTIDIEN UN RENOUVEAU DE LA POLITIQUE ET LUI ACCORDENT UNE IMPORTANCE DÉMESURÉE», AFFIRME ALAIN FINKIELKRAUT.

Chahuté à Nuit debout, Finkielkraut est resté à République «pendant une heure»
Le philosophe conservateur s'est heurté à l'hostilité de plusieurs militants de Nuit debout et a dû quitter la place de la République samedi soir... après y être tout de même resté près d'une heure. Le point sur le déroulé des événements.
Samedi soir [16 avril 2016], place de la République à Paris, les discussions portaient davantage sur la brève intervention de l'ex-ministre grec Yanis Varoufakis que sur la présence d'Alain Finkielkraut - du reste largement passée inaperçue, à l'instar de celle de nombreuses personnalités venues se faire incognito une idée du mouvement. Ce n'est en fait qu'en fin de soirée, au cours d'une veillée globalement plus paisible que les précédentes, que les premières images montrant une altercation entre des militants et l'académicien ont fait irruption sur les réseaux sociaux.

Finkielkraut à Nuit debout : la polémique en 3 actes

Depuis, à grands renforts d'accusations diverses - sectarisme, intolérance, violence, inculture, antisémitisme... - une large part de la classe politique et éditorialiste estime que le mouvement «Nuit debout», qui occupe la place de la République depuis 18 jours en opposition (entre autres) à la loi Travail, a montré là son «vrai visage». Ce lundi après-midi, deux porte-parole du parti Les Républicains ont d'ailleurs réclamé au gouvernement l'interdiction du mouvement, évoquant une «singerie démocratique».

# L'édito de Joffrin qui fâche les Nuit debout

Le philosophe conservateur, qui racontait dans la foulée à un site d'information indépendant être venu par simple «curiosité», l'analysait lui-même de cette façon dans les secondes qui suivaient l'incident:

«J'ai été expulsé d'une place où doivent régner la démocratie et le pluralisme, donc cette démocratie c'est du bobard, ce pluralisme c'est un mensonge. [...] On a voulu purifier la place de la République de ma présence.»

L'essayiste s'est depuis attiré des marques de soutien aussi hétéroclites que celles de Patrick Kanner, Julien Dray, Eric Ciotti, Marion Maréchal-Le Pen, Najat Vallaud-Belkacem, Caroline Fourest, Elisabeth Lévy ou Laurent Joffrin. Et c'est l'éditorial du directeur de la publication de «Libération», dimanche, qui a sans doute le plus suscité l'indignation des militants de Nuit debout.
  
«Le mouvement a été présenté, à juste titre, comme un signe positif de repolitisation civique. S’il s’agit à l’inverse d’une repolitisation sectaire, elle ne fera pas long feu et s’effilochera, comme souvent, dans les invectives et la confusion. On aurait voulu discréditer un mouvement positif mais fragile qu’on ne s’y serait pas pris autrement», écrit Laurent Joffrin.

# Que s'est-il passé ?

Un texte intitulé «Malaise à Nuit debout» auquel ont répondu ce lundi deux étudiants et militants du mouvement, dans un texte intitulé «Malaise à 'Libération'» publié sur un blog de Mediapart. Les deux jeunes membres de la Commission «Accueil et sérénité» (le service d'ordre de Nuit debout), présents sur place, donnent leur version et dénoncent un «tableau fantasmé» des faits.

Comme le confirment les messages envoyés sur les réseaux sociaux, l'incident s'est produit entre 21h et 21h15. Or, racontent-ils, Alain Finkielkraut, en compagnie de sa femme, assistait «depuis plus d'une heure à l'Assemblée populaire avant que certains n'exigent son départ.»

Ce détail est conforté par le témoignage d'une jeune fille recueilli dimanche par Europe 1

«Il n'y a pas eu d'altercation tout de suite. Le moment où je l'ai vu, il était en train d'observer l'Assemblée populaire. Il était sur un des côtés, personne ne lui a prêté attention. Il était là, il observait, et rien ne s'est vraiment passé à ce moment-là puisque personne ne l'a empêché de regarder l'Assemblée populaire», raconte Marion.
Le philosophe confirme lui-même cette version dans une tribune publiée sur le site du «Figaro» ce lundi soir, où il raconte avoir été surpris par l'accueil qui lui a été réservé: «À peine arrivé, j'ai été interpellé par un homme qui semblait avoir mon âge : 'On va voir le petit peuple, quelle décadence !' Mon épouse, interloquée, l'a fusillé du regard. En réponse, il nous a tiré la langue, puis nous a ostensiblement tourné le dos», raconte-t-il.

Son épouse et lui ne se découragent pas et vont assister à l'Assemblée populaire, avant de «déambuler entre les stands».

«Là, une femme nous a abordés pour nous dire très gentiment qu'elle appréciait notre présence, que Nuit debout n'avait rien à voir avec les casseurs, que c'était un mouvement serein et sérieux dont les travaux allaient déboucher sur la proposition d'une assemblée constituante», poursuit-il.

Ce n'est qu'au moment où Alain Finkielkraut se rapproche de la statue de la République, autour de laquelle gravite un autre public de Nuit debout («moins intéressé par l'ambiance et le dialogue», selon les termes de Marion), que l'intellectuel rencontre une franche hostilité. Traité de «facho" et conspué par une quinzaine de personnes, il se fait rapidement encercler par le service d'ordre qui l'escorte jusqu'au trottoir. À cet instant, la grande majorité du millier de «Nuit debout» présents écoutent studieusement l'Assemblée populaire et ne prennent pas conscience de l'incident. 








«Là où 'Libération' imagine un libre-penseur agressé par une foule menaçante, nous avons vu au contraire un académicien étonnamment vulgaire menacer de 'coups de lattes' [l'intellectuel répondait alors à une menace en la répétant, NDLR] les quatre ou cinq personnes révoltées qui criaient pour réclamer son départ", écrivent les membres du service d'ordre de Nuit debout. "Personne n'a tenté ni de le menacer ni de le suivre au-delà de la place. Les 'insultes et crachats' rapportés par Joffrin se résumaient à quelques cris de 'fasciste' - ce qui, quoi qu'on puisse penser de ce rapprochement par ailleurs, est du reste reconnu par la loi comme une caractérisation politique et non comme une injure».

«Je me suis fait cracher dessus», raconte Alain Finkielkraut : sur une vidéo mise en ligne samedi après minuit, on distingue clairement un crachat voler (0'40")... mais c'est le caméraman du site «Le Cercle des volontaires» (par ailleurs plutôt anti-Nuit debout) qui le reçoit - et s'empresse d'interviewer «à chaud» le philosophe sur le trottoir. Aucune vidéo ou bande audio ne confirme en revanche les rumeurs d'injures antisémites.



# Un mouvement «éminemment politique»

À ceux qui accusent Nuit debout de mentir sur sa raison d'être en affichant de l'hostilité envers certaines institutions ou certains individus, les deux militants répondent explicitement à ceux qui en douteraient : le mouvement n'est pas un forum où toutes les composantes du débat public - en particulier identitaires et/ou conservatrices - seraient tolérées à parts égales ; et son ADN est fermement à gauche.

«Jamais la Nuit debout n'a eu cette prétention de neutralité politique qu'exigent abusivement de nombreux médias en la réduisant à un cadre formel de délibération collective. Sans se risquer à caractériser politiquement la Nuit debout, il semble que sa simple existence en tant que prolongement de préoccupations sociales suffit à expliquer qu'elle s'oppose à la réduction du débat politique aux problèmes identitaires dont l'essayiste s'est fait le héraut», écrivent les deux militants.

En clair : l'animateur de «Répliques», lui-même ex-soixante-huitard mais pourfendeur de «l'idéologie du progressisme», de la "culture de masse" et plus récemment du «déferlement migratoire» dans des dizaines d'ouvrages et depuis 1985 sur les ondes de France Culture, se situe non seulement radicalement à l'opposé des idées qui occupent «Répu» depuis deux semaines et demi, mais constitue l'un de leurs adversaires les plus emblématiques.

Et les Nuit debout de conclure : « L'évocation de la statue qui orne la place ne peut suffire à exiger de ce rassemblement éminemment politique une indifférence bienveillante face au défenseur acharné de la 'nation charnelle'. » Même si ces arguments risquent de ne pas suffire à alléger les pressions qui s'accentuent sur la mairie de Paris et le gouvernement, Alain Finkielkraut, ex-maoïste, pourrait se souvenir de violences d'un autre ordre exercées il y a une éternité, en mai 1968, à l'égard d'intellectuels de droite.

T.V.

Timothée Vilars

LETTRE OUVERTE À ALAIN FINKIELKRAUT, PAR ALAIN BADIOU


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LETTRE OUVERTE À ALAIN FINKIELKRAUT, PAR ALAIN BADIOU


Le Nouvel Obs
Lors des discussions, publiques et publiées, que nous avons eues naguère, je vous avais mis en garde contre le glissement progressif de votre position, et singulièrement de votre crispation identitaire, que je savais être à l’époque sans doute déjà très réactive, mais que je considérais comme loyale et sincère, du côté d’un discours qui deviendrait indiscernable de celui des extrêmes-droite de toujours.

C’est évidemment le pas que, malgré mes conseils éclairés, vous avez franchi avec le volume «l’Identité malheureuse» et le devenir central, dans votre pensée, du concept proprement néo-nazi d’État ethnique. Je n’en ai pas été trop surpris, puisque je vous avais averti de ce péril intérieur, mais, croyez-le, j’en ai été chagrin: je pense toujours en effet que n’importe qui, et donc vous aussi, a la capacité de changer, et – soyons un moment platoniciens – de se tourner vers le Bien.

Mais vous vous êtes irrésistiblement tourné vers le Mal de notre époque: ne savoir opposer à l’universalité, abstraite et abjecte, du marché mondial capitaliste, que le culte, mortifère dès qu’il prétend avoir une valeur politique quelconque, des identités nationales, voire, dans votre cas, «ethniques», ce qui est pire.

J’ajoute que votre instrumentation sur ce point de «la question juive» est la forme contemporaine de ce qui conduira les Juifs d’Europe au désastre, si du moins ceux qui, heureusement, résistent en nombre à cette tendance réactive ne parviennent pas à l’enrayer. Je veux dire, la bascule du rôle extraordinaire des Juifs dans toutes les formes de l’universalisme (scientifique, politique, artistique, philosophique…) du côté du culte barbare et sans issue autre que meurtrière d’un État colonial. Je vous le dis, comme à tous ceux qui participent à ce culte: c’est vous qui, aujourd’hui, par cette brutale métamorphose d’un sujet-support glorieux de l’universalisme en fétichisme nationaliste, organisez, prenant le honteux relais de l’antisémitisme racialiste, une catastrophe identitaire sinistre.

Dans le groupe des intellectuels qui vous accompagnent dans cette vilenie anti-juive, on me traite volontiers d’antisémite. Mais je ne fais que tenir et transformer positivement l’universalisme hérité non seulement d’une immense pléiade de penseurs et de créateurs juifs, mais de centaines de milliers de militants communistes juifs venus des milieux ouvriers et populaires. Et si dénoncer le nationalisme et le colonialisme d’un pays déterminé est «antisémite» quand il s’agit d’Israël, quel nom lui donner quand il s’agit, par exemple, de la France, dont j’ai critiqué bien plus radicalement et continûment, y compris aujourd’hui, les politiques, tant coloniales que réactionnaires, que je ne l’ai fait s’agissant de l’État d’Israël ? Direz-vous alors, comme faisaient les colons en Algérie dans les années cinquante, que je suis «l’anti-France» ? Il est vrai que vous semblez apprécier le charme des colons, dès qu’ils sont israéliens.

Vous vous êtes mis vous-même dans une trappe obscure, une sorte d’anti-universalisme borné et dépourvu de tout avenir autre qu’archi-réactionnaire. Et je crois deviner (je me trompe ?) que vous commencez à comprendre que là où vous êtes, ça sent le moisi, et pire encore. Je me dis que si vous tenez tant à ce que je vienne à l’anniversaire de votre émission (à laquelle j’ai participé quatre fois, du temps où vous étiez encore fréquentable, quoique déjà avec quelques précautions), ou que je participe encore à ladite émission, c’est que cela pourrait vous décoller un peu de votre trou. «Si Badiou, le philosophe platonicien et communiste de service, accepte de venir me voir dans la trappe où je suis» - pensez-vous peut-être - «cela me donnera un peu d’air au regard de ceux, dont le nombre grandit, qui m’accusent de coquetterie en direction du Front National.»

Voyez-vous, j’ai déjà été critiqué dans ce que vous imaginez être mon camp (une certaine «gauche radicale», qui n’est nullement mon camp, mais passons) pour avoir beaucoup trop dialogué avec vous. Je maintiens, sans hésitation, que j’avais raison de le faire. Mais je dois bien constater, tout simplement, que je n’en ai plus envie. Trop c’est trop, voyez-vous. Je vous abandonne dans votre trou, ou je vous laisse, si vous préférez, avec vos nouveaux «amis». Ceux qui ont fait le grand succès des pleurs que vous versez sur la fin des «États ethniques», qu’ils prennent désormais soin de vous. Mon espoir est que quand vous comprendrez qui ils sont, et où vous êtes, le bon sens, qui, si l’on en croit la philosophie classique, est le propre du sujet humain, vous reviendra.

Alain Badiou


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À la fin 2009, le philosophe Alain Badiou avait accepté pour la première fois de débattre avec Alain Finkielkraut. Un dialogue publié dans "l’Obs", et qui fut à l’origine d’un livre paru l’année suivante: «l’Explication. Conversation avec Aude Lancelin» (éditions Lignes, 2010). Aujourd’hui il refuse ses invitations et s’en explique dans un courrier rendu public.



DU MÊME AUTEUR  :

    dimanche 17 avril 2016

    LE CHILI A LE PLUS FORT TAUX DE DÉPRESSION AU MONDE (OMS)


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    PHOTO CHRISTIAN HOPKINS 
    SANTIAGO, 15 avril (Xinhua) -- Selon une étude de l'OMS, 17% de la population chilienne souffrirait de dépression, ce qui représente le taux de prévalence le plus élevé au monde, a indiqué vendredi Roberto del Águila, le représentant de l'OMS au Chili.
    Dr. ROBERTO DEL ÁGUILA 
    C'est la raison pour laquelle « nous estimons qu'une loi [sur la santé mentale] est nécessaire », a-t-il ajouté lors d'une conférence de presse.

    Au Chili, 26% des absences au travail pour raison médicale sont liées à des problèmes de santé mentale, a précisé M. Aguila, citant le rapport.

    L'étude fournit également des estimations précises des avantages économiques des investissements publics dans la santé mentale pour les pays.

    « Les investissements [dans la santé mentale dans le monde] se traduisent par des retours sur investissements quatre fois plus élevés dans la productivité et le bien-être des travailleurs », a indiqué le représentant.

    À l'heure actuelle, les gouvernements ne consacrent que 3% de leurs dépenses de santé à la santé mentale avec une moyenne de 5% pour les pays développés et de seulement 1% pour les économies émergentes, selon l'OMS.

    Intitulée « Améliorer le traitement de la dépression et de l'anxiété: une analyse mondiale du retour sur investissement », l'étude a été publiée dans la célèbre revue médicale hebdomadaire The Lancet le 13 avril.