vendredi 26 février 2016

EN UNE PHOTO, MARK ZUCKERBERG VOLE LA VEDETTE À SAMSUNG À BARCELONE

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MARK ZUCKERBERG VOLE LA VEDETTE À SAMSUNG À BARCELONE
Le patron de Facebook a fait une apparition surprise très remarquée lors de la conférence de presse de Samsung. Le cliché où il se tient près de journalistes portant un casque de réalité virtuelle est même déjà culte.
BFM TV

Le salon Mobile World Congress à Barcelone est devenu une étape obligée pour Mark Zuckerberg, qui ne manque jamais d’y faire du lobbying pour son organisation Internet.org

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LES ANNONCES DE MARK ZUCKERBERG SUR LA
RÉALITÉ VIRTUELLE À LA PRÉSENTATION DU SAMSUNG S7
Mais cette année, sa première apparition façon guest star a provoqué un émoi sans précédent. Parce qu'elle n'était pas prévue et qu'elle a donné lieu à une photo qui provoque depuis la polémique.

Visiblement très satisfait de sa prestation, Zuckerberg a fait un live vidéo depuis son compte Facebook juste après la conférence, puis a posté une série de photos.

Mais l'une d'elles (voir en haut de l'article) lui a complètement échappé et a rapidement fait le tour du monde. On le voit pénétrer dans la salle discrètement, alors que tous les invités portent un casque de réalité virtuelle.

Aussitôt partagé sur Twitter, le cliché a donné lieu à de nombreux commentaires acerbes, beaucoup d'observateurs y décelant avec horreur ce que sera la société de demain. Zuckerberg est vu comme la figure symbolique du Big Brother d'Orwell, ayant tout pouvoir sur une population asservie grâce aux nouvelles technologies.

Quelle que soit l'interprétation que l'on fasse de ce saisissant cliché, une chose est sûre : Mark Zuckerberg a réussi l'exploit de voler la vedette au Galaxy S7, le téléphone haut de gamme pourtant très attendu de Samsung.

Au point de faire aussi passer inaperçu ce pourquoi il était venu : son idée d'explorer la dimension sociale de la réalité virtuelle. Il souhaite en effet que demain, tout le monde puisse s'immerger dans un lieu virtuel avec des amis se trouvant à distance, à l'occasion d'un événement ou d'un film par exemple. Zuck a ainsi annoncé la création d'une équipe dédiée à l'exploration de toutes les interactions sociales qui vont pouvoir être tirées de la VR.


jeudi 25 février 2016

« AURORA » : LA CRITIQUE


LA CRITIQUE

AFFICHE DU FILM
À l'origine du film, un incroyable histoire, celle de Bernarda Gallardo, femme courageuse qui a décidé d'adopter des bébés morts abandonnés dans des décharges au Chili, pays marqué par la dictature d'Augusto Pinochet. Grâce à son obstination, quatre nouveaux-nés tués à la naissance ont pu être adoptés, ce qui a permis de leur donner une véritable sépulture. De ce fait divers qui convoque les fantômes de la dictature chilienne - le viol était utilisée comme une arme de guerre pour terroriser la population -, Rodrigo Sepulveda tire un film digne, à la forme austère, qui tient principalement sur les épaules d'une formidable actrice, Amparo Noguera, que l'on avait déjà remarquée dans les films de Pablo Larrain (notamment dans « Tony Manero »). 

AURORA : LA DÉCHARGE DE LA HONTE



La détermination de ce petit bout de femme, envers et contre tous, seulement aidé par son mari et sa meilleure amie, finit par déplacer les montagnes andines et provoquer une prise de conscience.

LE JÉSUITE NICARAGUAYEN FERNANDO CARDENAL EST MORT À 82 ANS

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Le jésuite Fernando Cardenal avait été en effet un artisan ardent de Fe y Alegría au Nicaragua, puisqu’il avait été à l’initiative de la vaste campagne d’alphabétisation lancée en 1980 par la révolution sandiniste, qui avait permis de réduire l’analphabétisme de près de 40 % en dix ans. En 1980, le P. Cardenal avait coordonné « 95 582 étudiants, instituteurs et professionnels de l’éducation », rappelle ce communiqué en précisant qu’une telle réussite avait mérité à ce petit pays d’Amérique centrale une reconnaissance de l’Unesco en 1981.

Ministre de l’éducation pendant six ans

Né le 26 janvier 1934 dans une famille aisée de Granada (Nicaragua), le jésuite Fernando Cardenal Martinez était proche de la théologie de la libération et s’était joint – ainsi que son frère Ernesto – aux rebelles du Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Après que ceux-ci avaient renversé le dictateur Anastasio Somoza en 1979, il avait pris la tête de cette campagne d’alphabétisation, puis avait été nommé ministre de l’éducation (1984-1990) au sein du premier gouvernement sandiniste de Daniel Ortega.

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ERNESTO CARDENAL LORS DE LA VEILLÉE MORTUAIRE DE SON FRÈRE, FERNANDO 
Le P. Cardenal fut ensuite vice-coordinateur de la jeunesse sandiniste, puis responsable des Comités de défense sandiniste (CDS). En acceptant cette responsabilité politique, il savait qu’il contrevenait aux règles de la vie religieuse et ecclésiale qui interdisent tout engagement politique direct.

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  ERNESTO CARDENAL LORS DES OBSÈQUES DE SON FRÈRE LE PRÊTRE FERNANDO CARDENAL 


« Vivre ma fidélité à l’Église »

« Je considère sincèrement devant Dieu que je commettrais un grave péché si j’abandonnais mon poste », avait-il expliqué en 1984, considérant qu’« il est possible de vivre ma fidélité à l’Église comme jésuite et comme prêtre en me dédiant au service des pauvres du Nicaragua au sein de la Révolution populaire sandiniste. Cependant on me défend de conjuguer les deux grands amours de ma vie. »

Après avoir refusé de démissionner de son poste au gouvernement, il avait été suspendu de son ministère sacerdotal par le pape Jean-Paul II. Il fut contraint également de quitter la Compagnie de Jésus, avec laquelle cependant il resta en bons termes.

Il réintègre la Compagnie en 1996

En 1990, le P. Cardenal laissera son poste et rompra d’avec le Front sandiniste, expliquant que l’organisation s’était éloignée des principes de la révolution. Sept ans plus tard, il faisait part de sa décision de réintégrer la Compagnie : il fut réadmis en 1996 après un temps de nouvelle probation. Il devint alors, et jusqu’en 2011, directeur national du mouvement éducatif « Fe y Alegría »

« Fernando a laissé un bel héritage : il était une voix prophétique pour la jeunesse nicaraguayenne qui, par manque d’emploi et d’opportunités, émigrent vers d’autres pays », a déclaré Dora Marie Téllez, ex-guerrillera et ancienne ministre de la santé dans les années 1980. « Nous avons perdu le général de la plus belle bataille de notre pays : la bataille contre l’ignorance », a regretté de son côté le poète nicaraguayen Gioconda Belli.

Claire Lesegretain

jeudi 18 février 2016

LE CHILI PAR SES PHOTOGRAPHES, À LA MAISON DE L'AMÉRIQUE LATINE

Les regards sont divers mais plusieurs de ces artistes ont été aux origines d'une association unique qui a rassemblé les photographes sous Pinochet. Créée en 1981, l'AFI (Association des photographes indépendants) leur a offert une protection et un lieu d'échange alors qu'ils risquaient souvent leur vie.

Luis Navarro Vega, le photographe des gitans

PHOTO @DEPÊCHETSIGANES
Luis Navarro Vega, né en 1938 (le plus âgé des artistes présentés), voulait sous la dictature être "le photographe des perdants et des morts". Mais plus tard, il a travaillé sur les gitans du Chili, un peuple dont il se sent proche. Ce sont leurs portraits qu'il montre ici, ceux de gens qu'"ils n'ont pas pu dompter", dit-il, expliquant qu'on n'a jamais réussi à leur imposer le service militaire. "Je me suis battu contre Pinochet, comme eux je suis attaché à la liberté par-dessus tout", dit-il de ces hommes et femmes qui l'ont adopté.

Son intérêt pour eux lui vient d'un camarade de classe qu'il a connu brièvement, qui est parti et qu'il n'a jamais revu. Depuis 35 ans il photographie les gitans, beaucoup les femmes, de beaux portraits en noir et blanc dans les années 1980, des portraits de famille en couleur plus récemment.

Alvaro et Alejandro Hoppe, images de résistance

PHOTO FUNDACIÓN TELEFÓNICA 
Les frères Alvaro et Alejandro Hoppe nous montrent des photos de rue sous la dictature de Pinochet, des manifestations à la vie quotidienne.

Nés respectivement en 1956 et en 1961, ils ont commencé en 1978-1979, en autodidactes, utilisant la photographie comme expression de la résistance à l'oppression. Sur une image, des étudiants accueillent une visite de Pinochet avec des pancartes à son effigie. L'une, tombée au sol porte la lettre R, en signe de résistance.

Devant un car, un homme est arrêté. Des manifestants protestent contre la torture, autour de Carmen Gloria Quintana, brûlée vive par les militaires en 1986. Il y a aussi les funérailles du photographe de 19 ans Rodrigo Rojas, arrêté en même temps qu'elle, qui n'a pas survécu à ses blessures : le corbillard couvert de fleurs passe dans une atmosphère lourde de fumées et de matraques. L'ambiance sera plus légère lors des manifestations pour le "non" au référendum sur le maintien de Pinochet au pouvoir, qui ouvre la perspective de la fin de la dictature.

PHOTO  ESPACIO
Alvaro saisit la révolte et les cris dans toute leur force, Alejandro pose un regard parfois plus ironique. Leurs images étaient publiées dans des revues alternatives.


Claudio Pérez et la mémoire

PHOTO REVUE PAULA
De la même génération, Claudio Pérez nous parle aussi de la dictature. Mais après des images proches du photojournalisme, son propos est aujourd'hui d'entretenir la mémoire, de "prendre en charge" le passé. Ainsi, il a imaginé en 1999 un "Mur de la mémoire", pour résister à l'oubli : il a recueilli les images d'un millier de disparus et les a affichés sur le pont Bulnes à Santiago. Abandonnée, l'œuvre tend elle-même à disparaître. D'où une nouvelle œuvre, "Necrosis", de grandes photos de ces portraits à moitié effacés.

Mémoire toujours, Claudio Pérez s'intéresse à la culture quechua des communautés indigènes et à leurs cérémonies, dans des paysages désolés du nord du Chili.

Leonora Vicuña et les Mapuches, entre documentaire et création

PHOTO TWITTER
Leonora Vicuña, née en 1952, se fait le témoin de la culture du peuple Mapuche, auprès de qui elle s'est installée, à Carahue, dans le sud, "au cœur profond du Chili", dit-elle, après avoir vécu longtemps en France où elle a étudié les sciences sociales. Elle veut montrer comment vit un peuple écrasé, ignoré, méprisé, abandonné.

Il y a les grands portraits en couleur, de Koyom, un personnage caché derrière un masque en peau de mouton, du leader Don Miguel, qui se surnomme lui-même "Malo" (mauvais). Les femmes qui se préparent pour le guillatún, cérémonie mapuche. Un Saint Sébastien très kitsch, est noyé dans les glaïeuls rouges.

Le travail de Leonora Vicuña est discret et respectueux de ces hommes et femmes qui, bien que ses amis et voisins depuis des années, ne veulent pas qu'elle photographie leurs cérémonies mêmes. 

Son travail est entre documentaire et création plastique, un témoignage sur "un monde où je vis réellement" avec des portraits classiques donc, et un travail expérimental autour du multimédia, images travaillées, assemblées, vidéo.
Zaida González, la jeune génération

PHOTO RECTÁNGULO EN EL OJO
Zaida González, née en 1977, représente la jeune génération. Le travail provocateur, délibérément dérangeant, de celle qui se présente comme photographe et vétérinaire est constitué d'images kitsch à partir de photos noir et blanc qu'elle colorise à l'aquarelle dans des couleurs pastel, des mises en scène qui empruntent à l'imagerie populaire et au grotesque pour interroger, transgresser les stéréotypes de la société chilienne, abordant la religion, le couple traditionnel, l'homosexualité, l'avortement. 

samedi 13 février 2016

« LA MENACE TOTALITAIRE QUE FAIT PLANER LA RÉVOLUTION NUMÉRIQUE EST BIEN RÉELLE »

LE SOLUTIONNISME, C’EST VOULOIR ABSOLUMENT APPORTER DES RÉPONSES AUX PROBLÈMES, AUSSI COMPLEXES SOIENT-ILS. CES SOLUTIONS PASSENT PAR LA TECHNOLOGIE ; C’EST CE QUE MOROZOV NOMME L’INTERNET-CENTRISME. « IL PERMET AUX ENTREPRENEURS DU NUMÉRIQUE DE FAIRE CROIRE QUE NOUS VIVONS UNE ÉPOQUE RÉVOLUTIONNAIRE, DANS LAQUELLE IL FAUDRAIT BOULEVERSER NOTRE APPROCHE DE L’ÉDUCATION, DE LA SANTÉ ET DE TOUT UN TAS D’AUTRES SUJETS ». 
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PHOTO ROMAIN CHAMPALAUNE
Depuis des siècles, le progrès scientifique et technologique a permis à notre civilisation occidentale de repousser certaines frontières. De là à imaginer que l’éternité est à portée de main, il n’y a qu’un pas que veulent franchir les entreprises de la Silicon Valley. Pas par humanisme, mais pour asseoir leur emprise sur le prometteur marché de la santé.

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L’immortalité, à en croire certains de ses représentants, serait un problème technologique à résoudre. Pour le futurologue Ray Kurzweil, qui est aujourd’hui chargé par Google d’imaginer les produits et services du futur, cette immortalité est toute proche, puisque, selon lui, nous entrons dans l’ère de « la fusion entre la technologie et l’intelligence humaine ». Nous serons bientôt des êtres mi-homme mi-machine constamment reliés à l’Internet.

Notre esprit se diffusera bientôt dans le réseau sous forme de données numériques. Nous sauvegarderons notre contenu cérébral aussi facilement que nous stockons aujourd’hui un fichier Word sur une clé USB. Une application permettra des mises à jour quotidiennes. Tout cela sera possible à l’horizon 2045, d’après les chantres du transhumanisme.

Vouloir absolument apporter des réponses aux problèmes

Il y a de la naïveté à penser que tout problème 
COUVERTURE DE « POUR TOUT
RÉSOUDRE, CLIQUEZ ICI »
trouvera miraculeusement une solution grâce à la technologie. C’est ce que l’essayiste biélorusse Evgeny Morozov appelle le «solutionnisme technologique» (Pour tout résoudre, cliquez ici ! L’aberration du solutionnisme technologique, FYP, 2014) et qu’il définit comme « la quête effrénée pour nous débarrasser des problèmes, des tensions, des frictions » (Télérama.fr publiée le 25 août 2015). Il la qualifie également de « haine du dysfonctionnement».

Le solutionnisme, c’est vouloir absolument apporter des réponses aux problèmes, aussi complexes soient-ils. Ces solutions passent par la technologie ; c’est ce que Morozov nomme l’internet-centrisme. « Il permet aux entrepreneurs du numérique de faire croire que nous vivons une époque révolutionnaire, dans laquelle il faudrait bouleverser notre approche de l’éducation, de la santé, et de tout un tas d’autres sujets ». Et Morozov de conclure : « En vérité, malgré leurs prophéties et leurs grands discours, les gens de la Silicon Valley n’ont pas le temps de changer le monde, juste d’améliorer leur quotidien. » Pour le dire autrement, c’est ce qu’on appelle prendre des vessies pour des lanternes.

Ceux qui pensent que les technologies sont une panacée devraient parfois se tourner vers le passé et s’inspirer de la sagesse stoïcienne, dont le principe est de faire la part des choses et d’apprendre à vivre en conséquence. Il y a les choses qui dépendent de nous. Ce sont celles que nous pouvons contrôler à force d’efforts : nos jugements, nos idées, nos perceptions, nos désirs. Et puis il y a les choses qui ne dépendent pas de nous : les maladies, les accidents, les mauvaises rencontres, la mort… Le hasard ou la fatalité les régissent, donc inutile de vouloir absolument les maîtriser.

L’homme en a pourtant l’ambition, il veut gagner du terrain dans sa bataille contre la fatalité, il cherche à abolir tout risque, il désire s’affranchir de sa condition. Notre civilisation veut sans cesse faire passer les choses qui ne dépendent pas de nous dans la catégorie de celles qui en dépendent. Et depuis que nous y essayons, force est de constater que nous n’y arrivons pas, que le réel déborde toujours du cours dans lequel nous cherchons désespérément à le canaliser, quelle que soit la puissance des moyens déployés.

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« GAFA,  L'ALPHABET NUMÉRIQUE  »  LE MAGAZINE DE LA RÉDACTION DU DIMANCHE 25 OCTOBRE 2015   «SOFT POWER, LE MAGAZINE DES INDUSTRIES CRÉATIVES ET DES INTERNETS DE FRANCE CULTURE» INTERVENANTS : ERIC SADIN : ECRIVAIN ET PHILOSOPHE 
DURÉE : 00:14:00 
Contrôle démocratique

ÉRIC SADIN.  PHOTO MATHIEU ZAZZO
Derrière les bonnes intentions déclarées des GAFA (acronyme de Google, Amazon, Facebook et Apple), l’objectif est bien de marchandiser toutes les parcelles de nos existences. La libération promise par les technologies est aussi notre prison. C’est ce qui fait dire au philosophe Eric Sadin que « le modèle dominant développé par l’industrie du numérique consiste à offrir une infinité de « solutions » à l’égard de tous les moments du quotidien. Nous assistons actuellement à une « servicisation » généralisée de la vie ».

Le pouvoir, c’est l’opacité. Et quand des entreprises et des gouvernements savent tout de moi alors que je ne sais rien d’eux, convenons que cette asymétrie est plutôt inquiétante. La menace totalitaire est bien réelle.

GIANNI VATTIMO
Pour le philosophe italien Gianni Vattimo, « la technique n’est pas la question la plus importante […]. Le problème, ce sont ceux qui l’utilisent et la produisent. Le fait central, c’est que la technique se développe dans un système social basé sur la domination ».

Voilà bien un problème créé par cette révolution numérique, problème qui ne se résoudra pas par davantage de technique, mais un contrôle démocratique de ses merveilleux usages. Mais est-ce encore possible ?

vendredi 12 février 2016

UN AUTRE CHILI À PARIS




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PHOTO CLAUDIO PÉREZ

Trois générations y dialoguent : si Zaïda González (1977, Santiago du Chili) traque l’interlope dans des clichés érotiques rehaussés à l’aquarelle, les frères Alvaro et Alejandro Hoppe (1956 et 1961, Santiago du Chili) chroniquent la dictature militaire et la délicate transition vers la démocratie. 

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PHOTO LUIS NAVARRO

Quand Luis Navarro (1938, Antofagasta) sonde la place des femmes dans les minorités tsiganes, Claudio Pérez (1954, Santiago du Chili) documente les cérémonies rituelles quechua. 

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PHOTO LEONORA VICUÑA
Un devoir de mémoire que partage Leonora Vicuña (1952, Santiago du Chili) qui enquête, elle, sur l’identité du peuple Mapuche. Comme si, du Chili, il leur fallait investir les marges, pour mieux en redessiner les contours.

LE VATICAN INDIQUE À SES NOUVEAUX ÉVÊQUES QU'ILS NE SONT PAS TENUS DE PRÉVENIR LA POLICE EN CAS D'ACTE PÉDOPHILE

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DES ÉVÊQUES LORS D'UNE MESSE À WASHINGTON (ETATS-UNIS), LE 23 SEPTEMBRE 2015. 

PHOTO NICHOLAS KAMM 

« Il n'incombe pas forcément à un évêque de signaler les suspects aux autorités, à la police ou à un procureur s'ils sont informés d'un crime ou d'un acte immoral », peut-on lire dans ce texte, rédigé par le prêtre français Tony Anatrella, consultant pour le Conseil pontifical pour la famille, controversé pour ses positions sur la supposée « théorie du genre ».

« Tolérance zéro », réclamait le pape

Ces directives font partie d'un programme de formation à destination des évêques nouvellement ordonnés. Elles contrastent avec la position affichée par l'Eglise catholique ces dernières années après de nombreux scandales : le pape François a ainsi appelé à une « tolérance zéro » face aux actes pédophiles et a affirmé que « tout doit être fait pour débarrasser l'Eglise du fléau des abus sexuels », rappelle le Guardian.

Une commission spéciale a d'ailleurs été créée : il s'agit de la commission pontificale pour la protection des mineurs, note le quotidien britannique. Cette dernière n'a apparemment joué aucun rôle dans ce programme de formation, alors qu'elle est justement supposée développer des « bonnes pratiques » pour gérer ce genre de cas. Selon un responsable de l'Eglise, cité anonymement, la position de la commission en la matière est claire : signaler les cas de pédophilie est « une obligation morale, que la loi le requière ou non ».

jeudi 11 février 2016

FACEBOOK VOUS TRAQUE JUSQU’AU BOUT DU NET

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ILLUSTRATION JOURNAL DU NET  

Un profil complet issu du réseau social vaut en moyenne 35 euros par an, selon une enquête d’eMarketer, un cabinet d’études spécialisé. On y trouve l’orientation sexuelle, politique, religieuse, les goûts culturels, une estimation plus ou moins fiable du pouvoir d’achat, les lieux fréquentés, les habitudes culinaires et tout le cercle social de l’utilisateur… En croisant toutes ces données qui sont, pour la majorité d’entre elles, fournies gracieusement par l’utilisateur, un algorithme définit si tel profil sera plus sensible à une montre de luxe ou à un coffret DVD consacré à Robert Guédiguian, pour afficher la pub en question.

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DONNÉES PERSONNELLES : POURQUOI LA CNIL SÉVIT CONTRE FACEBOOK...
35 euros le profil, multiplié par le milliard d’usagers de Facebook (dont 30 millions en France), cela fait une somme… Pas suffisante toutefois pour le réseau social, qui veut croître toujours plus, quitte à plonger dans l’illégalité. Toujours selon eMarketer, un an de présence en ligne d’un internaute vaudrait 170 euros. C’est ce gâteau-là que Facebook entend s’approprier. Dans ce but, le réseau social place des mouchards (appelés cookies) sur les ordinateurs de ses utilisateurs – treize de ces petits espions auraient été repérés. « Un cookie permet alors à Facebook d’identifier tous les sites Internet sur lesquels l’internaute se rend, dès lors qu’ils contiennent un bouton Facebook (« J’aime » ou « Se connecter » par exemple) », explique la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Sont concernés tous les sites de presse, de services, de commerce… Et Facebook fait cela sans demander son avis à quiconque. Pire, le réseau social ne se contente plus de traquer ses propres utilisateurs, mais place ses mouchards sur les machines de tous les internautes, dès lors qu’ils visitent une page Facebook publique. Tout cela sans jamais demander le consentement de l’utilisateur, pourtant obligatoire, ni informer quiconque de l’envoi de ses données aux États-Unis.

SYMBOLS&EMOTICONS
La Cnil a donc décidé de « mettre en demeure les sociétés Facebook Inc. et Facebook Ireland de se conformer à la loi dans un délai de trois mois ». Une obligation qui, assure la Commission, «n’entravera pas son modèle économique ni sa capacité d’innovation ». Si Facebook n’obtempère pas dans le délai imparti, il pourrait s’exposer à des sanctions… bien faibles. L’amende maximale prévue par la Cnil n’est que de 150 000 euros. Une broutille, comparée aux 3,3 milliards d’euros de bénéfice net réalisés par l’entreprise en 2015.

mardi 9 février 2016

« EL CLAN », ENLÈVEMENTS EN FAMILLE À BUENOS AIRES


Le père Arquimedes, comptable, est le stratège. Il planifie les enlèvements contre rançon, ciblant deux connaissances de son fils et deux chefs d'entreprise. Le fils aîné Alejandro, rugbyman jouant pour l'équipe nationale d'Argentine, participe aux forfaits, son frère cadet Daniel collabore aussi.

La mère Epifania affiche une attitude passive et complice, allant jusqu'à rappeler à l'ordre Alejandro, quand il manifeste le désir de rompre avec la vie criminelle. Deux amis du père complètent l'organisation.

Le huitième long-métrage du réalisateur Pablo Trapero, 44 ans, qui a débuté sa carrière en 1999 avec « Mundo Grua », est coproduit par la maison de production espagnole El Deseo, des frères Agustin et Pedro Almodovar.

« El Clan » a été récompensé par le Lion d'argent du meilleur réalisateur à la dernière Mostra de Venise. Véritable succès en Argentine, où il est sorti en août, le film y a attiré quelque 2,5 millions de spectateurs.

Habitué de la sélection Un Certain Regard du festival de Cannes, où trois de ses films ont été sélectionnés - « El Bonaerense »  en 2002, « Carancho »  en 2010 et « Elefante Blanco »  en 2012 -, Pablo Trapero avait une douzaine d'années au moment des faits relatés.

« J'ai entendu parler de l'affaire Puccio quand j'avais 13 ou 14 ans, quand ils les ont arrêtés le 23 août 1985 (...) Le film raconte l'intimité de cette famille, et on découvre son activité criminelle, cette pratique horrible, et le contexte historique du pays », indiquait le cinéaste à l'AFP à Buenos Aires en septembre.

« Les années passant, et à mesure qu'on découvrait des choses sur l'affaire - très opaque au début -, j'avais l'intuition que ce serait un excellent point de départ pour un scénario », explique-t-il.

- « Cruauté inédite »  -

Pablo Trapero a dû mener un travail de documentation de longue haleine pour réaliser ce film, se replongeant dans les journaux de l'époque, menant une enquête de voisinage, interrogeant des amis d'Alejandro, les juges de l'enquête ou les familles de victime, étudiant les rapports de police ou les minutes du procès.

« En fait, ce fut un processus assez bouleversant pour moi », du fait de « la brutalité des faits décrits et leur caractère surréaliste, presque +irréel+ », indique-t-il dans le dossier de presse du film.

Les personnages sont d'abord attachants, notamment le jeune rugbyman. On imagine des motivations politiques derrière les enlèvements. Mais non, l'appât du gain est le fil conducteur, sans pour autant que l'enrichissement personnel apparaisse à l'écran.

La caméra réaliste dévoile entre le père et le fils, brillant sportif, « une relation froide, et une cruauté inédites; et ce fils qui vit sous l'emprise de son père alors qu'il est en mesure de s'enfuir », fait remarquer le réalisateur.

Avant les enlèvements, Arquimedes Puccio avait mouillé dans la contrebande d'armes et avait des liens avec les services de renseignement. Il sera condamné à la prison à perpétuité et mourra à l'âge de 83 ans après avoir toujours nié les faits.

Alejandro Puccio, malgré quatre tentatives de suicide, passera plus de vingt ans en prison avant de mourir peu après sa libération en 2008.

Pour Pablo Trapero, « le film peut être vu aussi comme la radiographie d'une société terriblement inhumaine et atroce ».

« Beaucoup d'autres +Puccio+ sont aujourd'hui en liberté. Pour eux, la protection existe toujours », estime-t-il.

Afp

INTERNET. L’INDE DIT NON AU WEB GRATUIT DE FACEBOOK : UNE DÉCISION VISIONNAIRE

La neutralité du Net est un principe fondateur d'Internet qui garantit que les opérateurs télécoms ne discriminent pas les communications de leurs utilisateurs, mais demeurent de simples transmetteurs d'information. Ce principe permet à tous les utilisateurs, quelles que soient leurs ressources, d'accéder au même réseau dans son entier.

L’Autorité indienne de régulation des télécoms (TRAI) a définitivement dit non aux « tarifs discriminatoires  » que certains, dont Facebook mais également l’opérateur local Airtel, souhaitaient offrir pour permettre l’accès à des services restreints en ligne. En clair, le principe de neutralité du Net a été réaffirmé, et ceux qui ne le respectent pas sont désormais passibles d’une amende de 50 000 roupies par jour (660 euros). 

« Le verdict de la TRAI est visionnaire, estime Tathagata Bhattacharya, éditorialiste à The Economic Times. L’Inde rejoint le club des pays tels que le Chili, le Brésil, les Pays-Bas et les Etats-Unis, pour lesquels la neutralité du Net est sacro-sainte.  »

VISHAL MISRA MILITANT
POUR NEUTRALITÉ DU NET
Selon Vishal Misra, professeur d’informatique à l’université Columbia de New York, qui publie un point de vue dans The Hindu, l’Inde est même maintenant « à la tête » de ceux qui défendent l’idée selon laquelle « la concurrence » doit être loyale entre fournisseurs d’accès à Internet et fournisseurs de contenus, comme elle l’est entre les compagnies d’électricité, à qui il ne viendrait pas à l’esprit d’imposer la marque d’un téléviseur à leurs clients.

SUR LE MÊME SUJET :

lundi 8 février 2016

RAFAEL PADILLA, DIT CHOCOLAT, PREMIER HÉROS POPULAIRE NOIR

Historien de l’immigration et des classes populaires, Gérard Noiriel mène depuis 2007 un combat pour réhabiliter la mémoire de Rafael, ancien esclave cubain dont la célébrité a occulté la véritable histoire. Alors que la polémique s’enflamme autour de la 88e édition des oscars, accusée d’être « trop blanche », le film Chocolat, joué par Omar Sy et réalisé par Roschdy Zem, est l’aboutissement d’un long chemin pour que les scènes et les écrans reflètent enfin la diversité de la société française. Les parallèles sont nombreux entre l’histoire de Chocolat et la période actuelle, les questions d’identité, les phénomènes de repli et d’exclusion.

Vous travaillez sur le clown Chocolat depuis plusieurs années, quel a été le point de départ ?
GÉRARD NOIRIEL
Gérard Noiriel En 2007, j’ai démissionné du conseil scientifique de la Cité nationale de l’immigration pour protester contre la création, par Nicolas Sarkozy, d’un ministère de l’Identité nationale. Avec d’autres intellectuels, nous avons créé l’association Daja (des acteurs culturels jusqu’aux chercheurs et aux artistes) pour faire un travail de terrain et rapprocher le monde des sciences sociales de celui des artistes et des militants associatifs. Pour m’adresser aux jeunes et sortir de la vulgate antiraciste, j’ai écrit et joué une conférence théâtrale autour du clown Chocolat, sur lequel on ne savait pratiquement rien. Nous avons alors découvert une histoire incroyable. Dès le début, nous avons senti un grand intérêt de la part des jeunes qui ne vont jamais au théâtre. Ils voulaient connaître la personne qui se cachait derrière le personnage de Chocolat. Je trouve important que ces jeunes puissent s’identifier à des figures de lutte, plutôt que de s’enfermer dans la victimisation.

Vous avez trouvé des biais pour contourner l’absence d’archives et vous vous êtes mis à la place de Chocolat pour vivre les choses de l’intérieur… Une nouvelle manière de faire de l’histoire ?

AFFICHE PUBLICITAIRE JOE-BRIDGE-1922
Gérard Noiriel J’ai toujours défendu la déontologie du métier d’historien : ne rien affirmer sans preuves. Mais alors, on ne fait que l’histoire des vainqueurs. Mon premier livre adoptait le point de vue des dominants sur Chocolat et restait, de fait, dans l’entre-soi. Il fallait que j’aille au-delà. Je me suis inspiré de ce qu’a fait Modiano avec Dora Bruder : il reste proche de ses sources, est honnête avec le lecteur. Chemin faisant, j’ai réalisé qu’en avouant mes doutes, j’étais plus près de la vérité. Notre métier n’est pas de jouer les procureurs mais de permettre au lecteur de se faire une opinion. Les seuls documents en notre possession étaient le livre de Franc-Nohain, les Mémoires de Foottit et Chocolat, et les caricatures de Toulouse-Lautrec qui a dessiné Chocolat en singe avec le slogan du « Nègre battu mais content » pour Félix Potin. Les recherches ont révélé une ambivalence : d’un côté, des commentaires très positifs sur son apport à la vie culturelle française, dépourvus de tout paternalisme ; de l’autre, les stéréotypes racistes. Lui-même ne savait pas s’il était célèbre parce qu’il avait du talent ou parce qu’il caricaturait les Noirs. Je suis convaincu qu’il a été pris dans cette ambivalence. Le ressort consiste à prendre l’histoire de son point de vue.

Vous êtes commissaire d’une exposition qui lui est consacrée à la Maison des métallos. Quelle est l’importance de l’iconographie dans l’histoire de Chocolat ?

Gérard Noiriel Elle permet de retracer les étapes de sa carrière. Avec des panneaux sur Cuba, j’essaie de montrer le rôle de sa culture d’origine dans les innovations qu’il a apportées au cirque. L’exposition montre l’histoire propre à Rafael, son passage à Bilbao, puis son accueil en France. Les lithographies de Toulouse-Lautrec sont contradictoires : il a livré le plus grand nombre de caricatures de Chocolat avec une tête de singe et, en même temps, dessine Chocolat dansant dans un bar, une lithographie qui opère le syncrétisme entre la danse classique et l’influence des minstrels, ces danses d’esclaves interprétées par des Blancs grimés en Noirs, une histoire complètement refoulée en France.

Vous insistez sur le rôle actif de Rafael-Chocolat pour casser les stéréotypes. Par quels moyens résiste-t-il ?

Gérard Noiriel Sa stratégie est de transformer l’étrangeté en familiarité. Il tisse un lien qui permet de faire reculer les stéréotypes à partir de son jeu de scène. Dans notre société, toute forme de résistance qui ne passe pas par l’écrit, le texte, le discours, est invisible. Rafael était analphabète en arrivant en France, il parlait le créole havanais, il a appris le français, mais le seul texte que j’ai retrouvé de lui prouve qu’il ne s’exprimait pas très bien. Dans les films des frères Lumière, contrairement à tout ce qui est dit, on voit une gestuelle de la résistance. C’est vraiment scandaleux de dire qu’il aurait toujours accepté de jouer le rôle du Nègre battu. Quand on regarde la chronologie de ses rôles, on s’aperçoit qu’il les diversifie de plus en plus. Il joue aussi des rôles de femmes avec Foottit, c’est là qu’ils trouvent leur vraie égalité. À l’époque, il n’est pas possible d’inverser les rôles entre le Blanc et le Noir. Foottit était très attiré par les personnages féminins et ils jouent un vaudeville en travestis, se promènent dans Paris habillés en femmes. Ils sont sur un autre registre identitaire, le clivage de la couleur de peau ne joue plus. Chocolat fait ainsi reculer les préjugés à son égard sans que la vision de la société française change. Il y a là un déficit du passage au politique.

Pourquoi un tel décalage entre la célébrité du personnage et les droits bafoués de l’homme ?

Gérard Noiriel Il n’a jamais été considéré comme un Français. À l’époque, Nègre et Français étaient deux termes antinomiques. Il est le seul artiste noir de la scène française, une exception. Comme aujourd’hui, il existe un grand écart entre le discours sur les valeurs républicaines et la réalité. Son surnom, très péjoratif, devient son nom officiel. Il n’a jamais été émancipé, c’était une situation d’esclavage dans une société républicaine. Il n’a pas pu épouser sa compagne, ne pouvait plus quitter le pays sous peine de ne pas pouvoir y revenir. Rafael est un Noir issu de l’esclavage, mais c’est son statut d’immigré qui fait qu’il n’aura jamais de papiers. S’il était resté esclave dans son pays, il aurait eu des papiers. Le paradoxe, c’est qu’il est venu en Europe pour sa liberté et, au final, il n’a jamais été libéré sur le plan juridique.

L’histoire de Rafael montre le passage d’une société libérale à un durcissement avec les lois de 1893. Ce virage de la République peut-il être comparé avec la situation actuelle ?

Gérard Noiriel Quand Rafael arrive en France, dans les années 1880, on ne lui demande pas ses papiers, il n’a pas d’identité. C’est l’époque de la République libérale, des lois de Jules Ferry, on ne connaît pas le nombre d’étrangers en France. La loi de 1893 opère un durcissement. On assiste à la montée de la xénophobie ; les problèmes sociaux s’aggravent. Il y a un déficit de mémoire sur toute l’histoire de la République, sur la construction d’une forteresse, la généalogie de l’identification, les papiers d’identité. Dans mon prochain livre, je voudrais analyser trois dérives de la République : la dérive des lois scélérates à l’époque des attentats anarchistes, qui ressemble pas mal à ce qui se passe aujourd’hui, avec un virage sécuritaire de la République. Une deuxième en 1938-1939, les origines républicaines de Vichy : quand on fabrique des armes qui remettent en cause les libertés publiques, on s’expose aussi à des lendemains douloureux. La troisième dérive se déroule aujourd’hui, avec la déchéance de nationalité.

Vous dites dans le livre que Chocolat a inventé une France nouvelle, celle de la diversité. Êtes-vous optimiste ?

Gérard Noiriel Ce film n’aurait pas été possible il y a dix ans. Il fallait aussi que des gens d’aujourd’hui, comme Roschdy Zem et Omar Sy, accèdent à des positions leur permettant de porter ce projet. Ça a été la clef. C’est cette France qu’ils veulent mettre en avant, parce qu’elle est trop marginalisée. Il faut aussi des héros populaires issus de la diversité, la France ne se résume pas à Jeanne d’Arc et Napoléon ! L’histoire de Chocolat est proche de notre époque, avec des luttes entre racistes et antiracistes. Bien sûr, il ne faut pas nier la montée du Front national et les virages sécuritaires du gouvernement, mais en même temps, la diversité est une réalité au sein des familles. On est passé par différentes phases : d’abord, l’occultation complète de la colonisation et du racisme, puis, après 68, une phase d’extrême dénonciation et, aujourd’hui, nous avons suffisamment de maturité pour assumer cette histoire dans ses contradictions, sans jugement, sans dénonciation frontale. Omar Sy sensibilise un public plus large en mobilisant l’arme du rire.
Oui, mais la présence des Français issus de la diversité au cinéma et au théâtre est encore très faible !
Gérard Noiriel Omar Sy est l’arbre qui cache la forêt. Le problème se pose dans les arts dits nobles, fondés sur la représentation. Plus on va vers les arts populaires, comme la musique, plus l’ouverture est grande. Dans le film, le scénariste a imaginé que Chocolat essaie de devenir acteur de théâtre en jouant Othello, de Shakespeare, c’est faux factuellement, mais vrai sur le fond. On est dans la culture de classe, on veut bien qu’un Noir soit clown mais pas comédien.