mercredi 30 septembre 2015

AU CHILI, ARRESTATION DU PHOTOGRAPHE «ARMÉ » FELIPE DURÁN

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ARRESTATION DE CRISTIÁN LEVINAO MELINAO
PHOTO DAVID CORTES SEREY 

En 2011 la télévision associative « Señal Tres » en banlieue de Santiago, « La Victoria » fût perquisitionné par des forces spéciales... Difficile de croire que le Chili est en démocratie...

Mardi 22 septembre 2015, le photographe Felipe Duran a été arrêté en compagnie de l’ancien prisonnier politique Christian Levinao qui après s’être échappé de prison d’Angol le 15 juillet clamait son innocence sur les faits qui lui sont reprochés depuis la clandestinité. La police a exhibé des armes et des explosifs qu’ils auraient trouvé à l’endroit de leur détention. Mais les armes de Felipe sont différentes : arrivé il y a quelques années à la ville de Temuco comme collaborateur à l’Agence internationale UPI, il s’est rapidement fait connaître comme l’un des photographes les plus engagés de la région. Avec un talent exceptionnel au cours des dernières années, il a dépeint de l’intérieur différents processus de lutte mené par le peuple chilien et le peuple Mapuche. Voilà le travail qu’ils cherchent aujourd’hui à faire taire.

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PHOTO  FELIPE DURÁN 
« Sa photographie est dangereuse et mortelle parce qu’elle vient de l’intimité, parce qu’elle est sincère et respectueuse, parce qu’elle est engagée, parce parce qu’elle est libre, parce qu’elle n’a pas de modèle, parce qu’elle a le courage qu’aucun médias ne pourraient se permettre, parce qu’elle est une contribution, un cri et non la caricature d’un titre éphémère. Ils ont raison, Felipe a toujours été armé. Dans son vieux sac à dos il charge une des armes les plus redoutables, connu pour avoir su mettre à nu un État violent... Sa caméra ! Par conséquent, plus que jamais, nous avons besoin aujourd’hui plus de terroristes comme toi ! » , déclaraient ses collèges de l’Association des Photographes Indépendants à Santiago.

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S’il est clair qu’il s’agit une fois de plus d’un « montage » visant à intimider la liberté de presse, Felipe Duran avait déjà reçu des menaces de mort de la part d’un groupe para-militaire nationaliste d’extrême droite « Los Húsar », délinquants fascistes nostalgiques de l’ère Pinochet qui opèrent impunément dans la région d’Arauco. Sur leur blog, photos de surveillance à l’appui, ils ne cachaient pas leurs intentions : Felipe Duran, est un activiste pro-mapuche, il est toujours le premier à photographier leurs attentats. Nous le surveillons nuit et jour car il vit avec des anarchistes... Les commentaires vont dans le même sens : Qu’est-ce qu’on attends pour attraper ce fils de pute ? Lui donner une bonne leçon... (...) Il faut un vétérinaire pour le castrer... etc.

UN REQUIEM DE LA PLUS BELLE EAU

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El Boton de nacar («Le Bouton de nacre») commence par une singularité ramenée d’Atacama, l’endroit le plus sec de la planète: un cube de quartz translucide, taillé par la main de l’homme, contenant une goutte d’eau. Une larme cosmique, tombée du ciel ou arrivée avec une comète, «un message des étoiles et de la vie sur terre». Alors, après avoir soigné la nostalgie de la lumière, le cinéaste descend vers la Patagonie, quelque 4000 kilomètres plus au sud, pour le second volet de son diptyque chilien, dédié à l’eau. «Ce qui est solide dans le film précédent est liquide dans le nouveau», dit-il.

Dans ce labyrinthe d’eau, de roc et de glace d’une grandiose sauvagerie qu’est la Patagonie, le réalisateur chilien retrouve les derniers descendants des Indiens qui jadis vivaient là, en harmonie avec les éléments. Ils étaient 8000 au XVIIIe siècle, ils ne sont plus que 20 aujourd’hui. Ils passaient le cap Horn à bord de canoës qu’ils n’ont plus le droit de mettre à la mer car ils ne sont pas aux normes légales… Les colons les ont sauvagement décimés. Les chasseurs de primes touchaient une livre par testicule pour les hommes, une livre par sein pour les femmes et une demi-livre par oreille pour les enfants… Ce génocide a été occulté jusqu’à la présidence de Salvador Allende.

Les ethnies yagan, selk’nam et kawesqar revivent à travers les clichés de Martin Gusinde: avec leurs masques fantastiques et leurs corps peints, ils dansent, comme des fantômes dans l’inconscient collectif. Face à la caméra de Guzman, les derniers survivants disent quelques phrases dans leur langue venue du fond des âges. Tiens? Ils n’ont pas de mot pour «policier»…

Au XVIIIe siècle, contre un bouton de nacre, un indigène a accepté de monter sur un bateau anglais. Il a passé une année à Londres, où il s’est transformé en parfait gentleman. Lorsqu’il est revenu au pays, il avait perdu son âme. Le lien qui l’unissait à la terre et à la mer était cassé. On se souvient de lui sous le nom de Jemmy Button.

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Océan tombeau

Le coup d’Etat de Pinochet, en septembre 1973, a marqué de façon indélébile Patricio Guzman. Il se sent toujours comme un enfant qui assiste à l’incendie de sa maison, qui voit ses livres et ses jouets partir en fumée. Après deux films consacrés à l – a dictature, Le Cas Pinochet (2001) et Salvador Allende (2004), il revient une nouvelle fois aux années de plomb dans El Boton de nacar.

«Nous sommes tous des ruisseaux d’une seule eau», écrit le poète Raul Zurita. L’eau, source de vie, présente dans la plupart des corps célestes et dans tous les corps vivants, se fait aussi la complice des assassins. L’océan, berceau de la vie, est un tombeau. Le régime de Pinochet a fait disparaître 1400 opposants politiques. Les corps ont été jetés dans le désert, dans le cratère des volcans – ou à la mer, attachés à des tronçons de rail.

Un plongeur ramène à la surface une de ces poutrelles de fonte, auquel un cadavre fut enchaîné. Dans ce conglomérat de rouille et de madrépores brille un vestige dérisoire: un bouton de nacre… Mêlant l’histoire et la géographie (formidable carte du Chili, ce pays tout en longueur, que l’artiste Emma Malig déroule sur quinze mètres, telle une mue de boa…), la poésie et la politique, la réalité et la fiction, ce bref poème humaniste à résonance métaphysique est un immense chef-d’œuvre.

El Boton de nacar, de Patricio Guzman (Chili, 2015), 1h22.

dimanche 27 septembre 2015

LA DUFF BEER D'HOMER SIMPSON BIENTÔT DISPONIBLE

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Des bouteilles et des canettes de Duff Beer circulent déjà dans certains pays, mais il s'agit d'une production illégale. Ces contrefaçons sont vendues en Europe et en Amérique du Sud. Pour répondre aux attentes pressantes des fans du dessin animé et se positionner sur ce produit dérivé prometteur, la 21st Century Fox a décidé de créer sa propre ligne de boisson bénéficiant de la licence officielle Duff Beer.

Le seul endroit où les amateurs peuvent actuellement la déguster sont les espaces consacrés à la série animée, dans les parcs d'attraction Universal Studios.

L'un des pays les plus demandeurs de Duff Beer est le Chili, c'est donc là que sera lancée pour commencer la marque officielle. Contrairement à celle que boit Homer Simpson, la recette de la vraie "Duff" a été imaginée par le brasseur britannique Paul Farnsworth. Il s'agira d'une Premium Lager avec un arrière-goût de caramel.

La bière tient son nom de celui du bassiste du groupe de rock Guns N' Roses, Duff McKagan.

RelaxNews
CONSOMMATION

jeudi 24 septembre 2015

CHILI : BACHELET N'A « AUCUNE RAISON DE DÉMISSIONNER »

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MME BACHELET DANS LE PROGRAMME MATINAL « MUCHO GUSTO », DE
LA CHAÎNE DE TÉLÉVISION MEGAVISION. PHOTO XIMENA NAVARRO


La présidente chilienne Michelle Bachelet a affirmé aujourd'hui n'avoir « aucune raison de démissionner »  ni en avoir l'intention, démentant les rumeurs en ce sens alors que la popularité de la dirigeante socialiste est au plus bas après des scandales financiers.
« Je ne vois aucune raison de démissionner et je

n'en ai pas l'intention », a-t-elle affirmé sur une télévision locale, un an et demi après son retour au pouvoir, Michelle Bachelet ayant déjà été présidente du pays entre 2006 et 2010.

La popularité de la présidente est tombée récemment à son plus bas historique, à 22%, selon un sondage publié le 11 septembre. C'est aussi la popularité la plus faible d'un chef de l'État depuis le retour à la démocratie au Chili, alimentant des rumeurs sur une possible démission.

mercredi 23 septembre 2015

ALAIN BADIOU : «LE PHILOSOPHE NE PEUT PAS RIVALISER AVEC LE MATHÉMATICIEN DANS LE CHEMINEMENT VERS LA VÉRITÉ»

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ALAIN BADIOU. PHOTO OLIVIER ROLLER

Alain Badiou, le philosophe qui aime les maths, relu et corrigé par Pierre Cartier, le mathématicien qui aime la philo ? C’est la proposition faite par «Libération» aux deux chercheurs. Car si la vérité préoccupe l’un et l’autre, seul le mathématicien sait qu’un jour il a juste. D’où cette fascination, et cette envie, de rapprocher deux sciences qui, sans cesse, s’éloignent l’une de l’autre.
ALAIN BADIOU : «LE PHILOSOPHE NE PEUT PAS RIVALISER AVEC LE MATHÉMATICIEN DANS LE CHEMINEMENT VERS LA VÉRITÉ»
en mathématiques, il faut admettre le regard des autres qui cherchent les failles, les trous dans une démonstration. Nous avons donc demandé à Pierre Cartier, longtemps collaborateur de Bourbaki, le mathématicien polycéphale qui a refondé les mathématiques modernes, de lire Eloge des mathématiques, qui vient d’être publié par Alain Badiou. Le philosophe marxiste se fait ainsi rappeler à l’ordre sur cinq points : le rôle de l’histoire, le dépassement de la vérité mathématique, l’aristocratie cultivée par les matheux, la diffusion des maths et le cheminement de la pensée. Mais comment un mathématicien peut-il réfuter l’idée que les maths deviennent autre chose «qu’un opérateur ennuyeux de sélection sociale» et réintègre la culture au même titre que l’Odyssée de Homère ? Entretien avec Alain Badiou.

Pourquoi cette fascination pour les maths ?

Mon père était mathématicien, c’est la raison la plus plate, mais peut-être aussi la plus forte. Ensuite, j’ai eu en seconde, première et terminale de bons profs. Ils suscitaient l’intérêt pour les problèmes et pas seulement pour les résultats corrects. Je crois que c’est l’élément clé de la didactique mathématique. Enfin, j’ai considéré très tôt qu’il y avait un lien profond entre les mathématiques et la philosophie. Platon, Leibniz ou Descartes étaient des mathématiciens de haut niveau. Kant ou Spinoza affirment que la philosophie en tant que science qui se veut rationnelle a un lien étroit aux maths. Or je constate que ce lien se trouve distendu.

Faut-il retisser le lien entre philosophie et maths ?

Il le faut. Dans une conversation que j’ai eue avec Jean Dieudonné [mathématicien au cœur du groupe Bourbaki qui a refondé les mathématiques modernes après 1945, ndlr], lui, qui était un conservateur, déclarait : «Les philosophes font comme s’il était totalement impossible de pénétrer les mathématiques. C’est tout à fait faux, si l’on s’y met, on peut.» Je crois que c’est vrai. Les maths ont toujours été un continent difficile à aborder. La géométrie dans l’espace était extrêmement compliquée pour un Grec à l’époque de Platon. Idem pour le calcul différentiel à l’époque de Leibniz. La géométrie algébrique après Grothendieck n’est pas élémentaire non plus, mais il faut essayer.

Faut-il saisir l’essence des maths, saisir la rigueur des mathématiciens ?

Il faut accepter de ne pas avoir un regard extérieur. Etre spectateur ne suffit pas. Il faut faire l’expérience du chemin. L’essence des maths est le cheminement de la pensée. L’usage que l’on peut faire en philosophie de la poésie ou de la musique n’oblige pas à devenir poète ou musicien. Mais vous ne pouvez pas pénétrer la nature profonde des maths sans être un peu mathématicien. Il s’agit d’expérimenter le rapport très particulier entre le chemin et la conclusion, entre l’obscurité et la lumière. Si vous n’avez pas eu la joie de comprendre la démonstration d’un théorème, après vous être égaré, vous ne pouvez pas dire que vous êtes dans l’espace des maths.

Vous pointez une attitude aristocratique des mathématiciens…

Je parle des créateurs, mais on ne peut pas leur en tenir rigueur, créer demande une exigence radicale. De plus, ceux qui démontrent un théorème doivent accepter d’être jugés par un petit nombre de collègues capables de les comprendre. C’est donc inévitablement aristocratique. En revanche, ce que l’on peut faire, c’est enseigner le goût des maths à plus de gens. Hélas, les maths sont devenues un opérateur ennuyeux de sélection sociale. Nous gaspillons un trésor de la pensée, un moyen d’accéder à une joie très grande et très pure.

La méthode mathématique est-elle applicable à la philo ?

Le rapport de la philosophie aux maths n’est pas un rapport d’imitation. Le philosophe ne peut pas rivaliser avec le mathématicien dans le cheminement vers la vérité. Lorsque Descartes donne une preuve de l’existence de Dieu, je ne pense pas qu’il considère qu’il s’agit d’une preuve de même nature que dans l’algèbre géométrique. En mathématiques, une preuve est une preuve. En philosophie, une preuve est une proposition permettant de donner une explication vraisemblable. Je ne suis pas sûr que lorsque Spinoza, construit l’Ethique comme un raisonnement géométrique, il est convaincu de réaliser un travail comparable aux Eléments d’Euclide. Je prends un théorème que j’aime beaucoup : «Le repentir n’est pas une vertu», je ne suis pas certain que Spinoza considère qu’il a démontré ce point au sens mathématique du terme. Je dirai qu’il l’a inscrit dans un ordre, dont les Eléments sont l’origine.

Les maths sont une science démocratique dont nous faisons un instrument de sélection sociale?

C’est à cette contradiction qu’il faut réfléchir. Comment se peut-il qu’une discipline devant laquelle l’égalité est la plus complète devienne aussi élitiste.

Quelle en est la cause ?

L’enseignement est massivement inadéquat. Il n’est pas du tout destiné à intégrer les maths comme un élément de la culture générale, au même titre que la littérature. Faire comprendre à quelqu’un la démonstration subtile d’un théorème important est aussi nécessaire à la culture générale que de lui parler de l’Odyssée.

À l’inverse, vous n’êtes pas convaincu par l’arithmétique démocratique ?

Nous faisons jouer au nombre une fonction dont il faudrait admettre qu’elle est une simplification conventionnelle. Il n’y a aucune raison que la majorité ait raison. En tout cas, un mathématicien refuserait de le penser. Ceci dit, l’expérience montre que lorsqu’on y touche on ne sait pas trop ce que cela donne. Il faut d’abord avoir une idée directrice, une orientation.

Vous faites des maths ?

J’essaie d’en faire régulièrement. En ce moment, je m’intéresse aux derniers développements de la théorie de l’infini, ou plutôt des infinis, car il y en a plusieurs espèces.

Avez-vous éprouvé une joie comparable à celles que peuvent ressentir des mathématiciens ?

Absolument. Cela a commencé tout jeune, lorsque j’ai compris la vraie nature de la démonstration par Euclide du théorème : «Il y a une infinité de nombres premiers». Cela continue aujourd’hui, quand je considère le paysage grandiose des infinis mathématisés. J’entre dans les derniers développements de la théorie de l’infini.

Comme philosophe, avez-vous éprouvé ce type de joies ?

Qualitativement non. Ce ne sont pas les mêmes joies. En philosophie, la joie est indirecte. Nous sommes contents lorsque nous comprenons la raison de la joie. Nous sommes heureux de comprendre pourquoi il y a une joie mathématique. Je pense, pardonnez mon expression, que le philosophe est le maquereau des vérités. Le mathématicien, lui, touche à la vérité elle-même.
Relu et commenté par Pierre Cartier

L'histoire

PIERRE CARTIER
«Moi, qui ne suis pas marxiste, je vais me permettre de rappeler à Alain Badiou, qui se réclame du marxisme, qu’il a une vision trop statique, ahistorique des maths. Un seul exemple, s’il existe une internationale des maths, c’est parce que la Chine, après le Japon, s’est ralliée, il y a trente ans, au langage et à la formalisation définis en Occident. Par ailleurs, la vérité mathématique n’est pas immuable elle est faite pour être dépassée. Les maths sont le produit d’une histoire.»

L'aristocratie

«C’est vrai qu’il y a une attitude aristocratique. Beaucoup de mathématiciens ne se préoccupent pas d’être compris. Exemple extrême, Louis de Broglie disait qu’il ne fallait pas enseigner la mécanique quantique. Il l’interdisait tant qu’il était le patron. Il affirmait : «C’est comme une boutique de la rue de la Paix. On ne la met pas à la portée du vulgaire.» La mécanique quantique n’a été enseignée qu’à partir de 1964 et encore, de manière semi-clandestine.»

Le cheminement

«Badiou dit qu’il faut enseigner dans les mathématiques ce travail de raisonnement, car l’exemplarité mathématique est dans ce chemin. C’est vrai. Mais je pense que la démonstration n’est pas tout dans les maths. Il y a aussi la création et l’organisation de concepts nouveaux. Et la démonstration est le moyen le plus sûr d’organiser des concepts nouveaux.»

Le dépassement

«La vérité mathématique n’est pas immuable. Certes, il n’y a pas de remise en cause, Euclide a raison si l’on s’en tient à la géométrie plane. Mais, la géométrie post-euclidienne est un dépassement. Il y a des révolutions mathématiques aussi. De temps en temps, le point de vue change. Un triangle reste un triangle, pi reste égal à 3,1415, mais on remet en cause la perception, l’organisation. Au fond, c’est de la métaphysique.»

La diffusion

«Je ne suis pas sûr que le fossé se creuse entre les maths de monsieur Tout-le-Monde, celles de l’ingénieur et celles de la recherche la plus avancée. Ma petite fille de 4 ans s’amuse avec les nombres négatifs quand, en 1945, des ouvriers à qui je donnais des cours avaient toutes les peines du monde a les assimiler. Aujourd’hui, monsieur Tout-le-Monde sait que quand on a une dette, c’est moins quelque chose. Le but des maths est de devenir transparent au plus grand nombre et, de ce point de vue, on peut être optimiste.»

Philippe DOUROUX , Mathieu Blard

Eloge des mathématiques Alain Badiou, Gilles Haéri «Café Voltaire», Ed. Flammarion.Mathématiques en liberté Pierre Cartier, J. Dhombres, G. Heinzmann et c. villani Ed. La ville brûle, 2012.

LES RÉUSSITES DU CHILI : DES LEÇONS EN MATIÈRE DE PRÉPARATION AUX SÉISMES

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UN MEMBRE DE LA CROIX-ROUGE CHILIENNE PARTICIPE AU REDRESSEMENT DU PAYS APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE DE 2010. PHOTO CAROLA SOLÍS, CROIX-ROUGE CHILIENNE 


Londres , 22 septembre 2015 (IRIN) - Il y a quelques mois, un séisme de magnitude 8,1 a frappé le Népal, faisant plus de 8 000 victimes et déplaçant près de trois millions de personnes. 
Il y a quelques jours, un tremblement de terre plus puissant s’est produit au Chili. L’épicentre était proche de zones peuplées, à seulement 280 kilomètres au nord de Santiago, la capitale, mais il n’y a eu que 11 victimes et quelques centaines de maisons endommagées.


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DES BÉNÉVOLES DE LA CROIX-ROUGE CHILIENNE PARTICIPENT AUX OPÉRATIONS DE SECOURS DANS LA VILLE D’ILLAPEL APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE DE 2015. PHOTO CROIX-ROUGE CHILIENNE

Explications : 

1) « Les séismes ne tuent pas, ce sont les bâtiments qui font des victimes » 

En 1960, le Chili a adopté des normes de construction parasismique strictes après avoir été frappé par le tremblement de terre le plus puissant de l’histoire. Malgré cela, le tremblement de terre de magnitude 8,8 qui a frappé le pays en 2010 a provoqué de nombreuses destructions dans le Sud et le Centre. Plus de 500 personnes ont trouvé la mort et plus de 200 000 logements ont été détruits dans le tremblement de terre et le tsunami qui l’a suivi. De nouvelles mesures devaient être prises.

Les normes de construction ont été mises à jour pour que les infrastructures résistent mieux aux ondes sismiques. Le respect du principe poteaux forts-poutres faibles permettrait aux bâtiments d’accompagner les secousses sans s’effondrer. Des pressions ont été exercées sur les planificateurs urbains pour que les nouvelles infrastructures soient construites plus loin du littoral. 

Selon Vicente Sandoval, doctorant chilien en planification du développement au University College de Londres qui s’est spécialisé dans les causes des catastrophes naturelles, il est important de noter que ces changements n’étaient pas que théoriques et qu’ils ont été mis en œuvre par les autorités. « Il s’agit d’une matrice de circonstances et de processus qui permettent au système de normes de construction de perdurer et de fonctionner », a-t-il dit à IRIN. 

2) Information, information, information

« ROUTE D'ÉVACUATION DE TSUNAMI »
Après le séisme de 2010, les autorités chiliennes n’ont pas émis d’alerte au tsunami avant l’arrivée des vagues sur le littoral. « Il y a eu un retard en matière de communication lié à la manière dont l’ordre d’évacuation allait être interprété et donné », se souvient Alfredo Zamudio, le directeur chilien du Centre de surveillance des déplacements internes (Internal Displacement Monitoring Centre, IDMC). «Cela a entraîné la mort de nombreuses personnes après le tsunami ».

Fortes de leurs expériences passées, les autorités ont mis en place des systèmes d’alerte précoce plus efficaces. Le Centre sismologique national du Chili fonctionne 24 heures sur 24 depuis que le gouvernement a investi dans le déploiement d’un réseau de capteurs à travers le pays pour enregistrer l’activité sismique. Si un grand séisme se produisait, ils seraient alertés. 

Deux bouées DART (Deep-ocean Assessment and Reporting of Tsunamis), qui détectent les changements de pression de la mer, ont été déployées au large des côtes septentrionales du Chili il y a quelques années dans le cadre d’un système d’alerte au tsunami plus sophistiqué. En outre, des sirènes installées dans les régions côtières ont été utilisées par la marine ce mercredi pour alerter la population de l’arrivée de possibles vagues. 

La population chilienne sait que l’état d’urgence accorde des pouvoirs au gouvernement : des troupes peuvent être déployées pour empêcher les pillages et l’aide peut être acheminée vers les zones touchées plus rapidement. Il en résulte « une relation respectueuse et un dialogue entre la population civile et les forces armées », selon M. Zamudio.

Les médias chiliens ont également joué un rôle en promouvant les outils disponibles en ligne, comme l’outil ‘Safety Check’ de Facebook, qui permet aux utilisateurs présents sur les lieux d’une catastrophe de signaler qu’ils se trouvent en sécurité et d’envoyer un message à leurs proches une fois que leur statut a été confirmé. 

Ces avancées sont utiles, mais M. Zamudio s’est empressé d’ajouter que « ce n’est pas la technologie qui réduit l’impact des catastrophes, mais la communauté, quand elle travaille avec le gouvernement national et quand les efforts communautaires sont déployés en concertation avec les autorités nationales ». 




3) Une culture de la préparation

Le Chili a surmonté un séisme de grande ampleur et 
« ZONE À RISQUES DE TSUNAMI »
il y a eu peu de victimes, car le pays était prêt. Depuis quelques années maintenant, des groupes locaux, disséminés dans le pays, se sont familiarisés avec les plans de préparation aux catastrophes, en réalisant de nombreux exercices de simulation de tremblement de terre et en empruntant les itinéraires d’évacuation à de maintes reprises. Résultat ? Plus d’un million de personnes ont été évacuées des zones côtières en seulement quelques heures, ce qui leur a permis d’échapper aux vagues de tsunami, dont certaines ont atteint 4,5 mètres de haut dans la région de Coquimbo.

Les jeunes enfants aussi ont appris à réagir en situation d’urgence, car leurs enseignants réalisent des exercices de simulation en classe. « L’ONEMI (l’office national d’urgence du ministère de l’Intérieur) a un programme baptisé ‘Chile Preparado’ ou ‘le Chili est prêt’ », a dit M. Sandoval. « Ils se rendent dans les écoles et les municipalités pour organiser des fêtes [et des ateliers] et distribuer des kits d’urgence ». 

Jeudi, Michelle Bachelet, la présidente du Chili, a félicité la population pour sa réactivité et a dit que le bilan des victimes était « regrettable, [mais] pas très élevé au vu de la puissance du tremblement de terre». Les systèmes d’alerte précoce sophistiqués et la préparation de la population avec un plan d’action rapide ont été des éléments clés et d’autres pays pourraient s’en inspirer. « Les exercices sont importants, tout comme la perception que la population a du dynamisme du pouvoir. De l’organisation », a expliqué M. Zamudio. « Ainsi, lorsque la population sait qu’il y a des systèmes [et] que les informations sont claires … vous verrez que l’ordre public règne comme vous avez pu le constater mercredi ». 

4) Participation citoyenne, volonté politique et investissement à long terme 

M. Sandoval a expliqué que le tremblement de terre de 2010 avait été un moment décisif pour la société civile chilienne. L’attention du public s’est portée sur la réduction des risques de catastrophe, lorsque l’action des responsables et des organisations comme l’ONEMI a été examinée et qu’il est apparu qu’ils n’avaient pas transmis les consignes d’urgence et avaient été incapables de sauver des vies. La large couverture médiatique du tremblement de terre et du tsunami a également permis de lancer les réformes institutionnelles, a-t-il ajouté. Quelle est la leçon à retenir ? 

La leçon est que la mobilisation de la population civile peut changer la donne. Les réformes des stratégies nationales du Chili en matière de réponses aux catastrophes ont pu être mises en œuvre, avec le soutien de la population. « L’année prochaine, l’ONEMI n’existera probablement plus. Nous aurons une autre institution capable de gérer la réduction des risques de catastrophe à long terme », a dit M. Sandoval. « C’était une demande de la société. [Et] jusqu’en 2012, nous n’avions pas de centre de recherche sur les catastrophes dans les universités chiliennes. [Cela] a été un tournant. [Le gouvernement] accorde de l’importance à ce que la population pense ». En d’autres mots, dialoguer avec la population est essentiel, après l’urgence pour évaluer les besoins et avant qu’une catastrophe ne frappe. 

Il serait trop facile de dire que les pays comme le Népal et Haïti devraient suivre l’exemple du Chili. Certains facteurs comme la topographie, les niveaux de pauvreté différents et le manque d’accès des organisations non gouvernementales (ONG) qui acheminent de l’aide humanitaire sont des éléments majeurs qu’il faut prendre en compte. Néanmoins, l’expérience du Chili offre des solutions globales comme l’investissement à long terme dans la réduction des risques de catastrophe, une meilleure planification urbaine et l’éducation de la population sur les actions à entreprendre en cas d’urgence. Le gouvernement népalais aurait tout intérêt à s’inspirer de cette expérience. 

dv/am/ag-mg/amz 

mercredi 16 septembre 2015

INVITATION À L'EXPOSITION COLLECTIVE «RESONANCES»

L'art devient ainsi un refuge, un moyen d'expression ou de révolte pour ces nombreux expatriés et leurs descendants.

Il s'agit ici de réinterroger l'expérience de l'exil, son impact socio-affectif, économique et politique par un dialogue intergénérationnel. A travers des univers esthétiques singuliers, des réfugiés témoignent ainsi de leur vécu, leur vision du monde, leurs questionnements.

Les artistes Ada Sálas, Alejandro Saga, Camilo Ormeño, Marie-Elise Ho-van-ba, Néstor Sálas et Ramón Arriagada présenteront leurs œuvres à l'Espace Jour et Nuit Culture. 

mardi 15 septembre 2015

LE CHILI VEUT CRÉER UN GRAND PARC MARIN AUTOUR DE L’ÎLE DE PÂQUES

 PRISES D'UN PÊCHEUR. PHOTO: KASHFI HALFORD / FONDATION BERTARELLI

Une étude de l’ONG américaine Sky Truth commandée par le Pew Charitable Trusts et la fondation Bertarelli, notamment sur la base d’images satellites, a dénombré 25 navires dans cette zone, mais sans pouvoir montrer s’ils étaient en pêche illégale ou non. La marine chilienne y a mené cette année dix opérations contre la pêche illégale, et a contribué à inscrire sur liste noire le chalutier-usine Lafayette (299 mètres).

Renforcer les contrôles

La solution proposée contre la pêche illégale est cet immense parc marin en grande partie interdit de toute pêche, présenté comme nécessaire pour renforcer les contrôles. Et sans doute les simplifier. Englobant 278 000 miles carrés (environ 445 0 000 km2), il serait le plus grand au monde s’il se crée avant celui proposé par le Royaume-Uni autour des îles Pitcairn, les terres habitées les plus proches, à 2 000 km à l’ouest.

La pêche ne serait autorisée aux insulaires que dans un cercle de 50 miles autour des côtes ainsi que dans un couloir menant à Sala y Gomez, petites îles inhabitées à l’est, où un parc marin existe déjà. Hormis ce petit secteur, la pêche serait donc interdite dans des cercles se chevauchant d’un rayon de 200 miles autour des îles de Pâques et Sala y Gomez.

Pourquoi interdire la pêche ?

Pour dissuader les navires, il est visiblement prévu que la marine chilienne renforce ses contrôles, bien qu’il faille six jours pour rejoindre l’île depuis le continent. Pourquoi ce parc est-il indispensable pour assurer cette surveillance accrue ? « Ce genre de réserve est incontrôlable à moins d’y mettre des moyens militaires considérables, souligne Alain Le Sann, de l’association Pêche & développement. Et si les pêcheurs étaient les mieux placés par leur activité pour contrôler ces espaces ? Apparemment, certains pêcheurs locaux se plaignent de ne pas avoir de bateaux pour aller au large. »

Ils renforceraient ainsi à la fois leurs captures et la présence sur zone, dissuasive pour la pêche illégale. Il y a visiblement des divisions entre groupes de pêcheurs, « mais il y a tellement d’argent déversé sur de petits groupes... » Opposé au parc marin, un des 150 pêcheurs de l’île est convaincu que, contrairement au projet, la zone de pêche autorisée sera aussi progressivement fermée. D’autres sur l’île se méfient, échaudés par le parc national côté continent, créé dans les années 1950 par le Chili sans impliquer les autochtones. Il attire un grand nombre de touristes mais sans que cela ne leur profite beaucoup.

« Leadership international »

Mais l’opposition au parc ne semble pas farouche sur l’île, dont les peuples autochtones prendront la décision finale, selon une convention de l’Onu. Le maire y voit une occasion d’effacer les déboires avec le parc terrestre et d’améliorer l’image de l’île, si souvent citée pour le désastre de la déforestation. Et le ministre des Affaires étrangères du Chili, fervent partisan du parc, veut ainsi « afficher un leadership international sur la conservation de l’océan ».

C’est sans doute surtout cela, une question de géostratégie, d’affirmation de puissance. Et de mainmise du privé sur le public, avec le risque de privatisation des océans déjà dénoncé qui pourrait s’avérer profitable par le négoce de « carbone poisson ».

Cette zone est inscrite depuis le début dans le « portefeuille » de parcs du programme Global Ocean Legacy de Pew. Et son partenaire, la fondation Bertarelli, finance également la réserve des Chagos, avec Pew, et intervient dans le projet d’aire marine protégée au Belize avec la Oak Fondation.

JEAN ZIEGLER RÉCOMPENSÉ PAR LE CHILI

Le prix Bernardo O'Higgins sera remis jeudi au sociologue suisse à l'ambassade du Chili à Berne, selon une lettre adressée à l'ex-conseiller national et professeur genevois. Cette distinction a été établie en 1956 pour rappeler la mémoire de l'un des fondateurs de l'Etat chilien, leader du combat pour l'indépendance entre 1810 et 1826.

"Le comité du prix a décidé de vous honorer de l'ordre de commandeur en signe de reconnaissance pour le soutien inestimable que vous avez donné à nos compatriotes pendant la dictature", affirme la lettre de l'ambassadeur du Chili José Luis Balmaceda. Le prix est conféré par le président de la République chilienne sur la suggestion du ministère chilien des Affaires étrangères.

lundi 14 septembre 2015

CHILI : MÉMOIRES DE COMBATTANTES CONTRE LA DICTATURE

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CINTA CORDIER, MONIQUE ROUMETTE, ANGELA ARRUDA ET SOLEDAD
BIANCHI, LORS DE LA PRÉSENTATION DE LEUR « CARNET DE ROUTE À QUATRE VOIX »
AU SALON DU LIVRE, PARIS, 2015. PHOTO PAOLA MARTINEZ INFANTE
Dans « Carnet de route à 4 voix » Angela, Cinta, Monique et Soledad nous racontent leurs parcours de militantes, en particulier celui de la lutte contre la dictature chilienne. Entre exils et rencontres, elles entrelacent leurs histoires personnelles à l'Histoire de l’Amérique latine et de l’Europe. Retrouvailles à Paris
10 septembre 2015 

Quatre femmes, une rencontre…
«Carnet de route à 4 voix » est une

composition personnelle et universelle à la fois, C’est la voix de femmes libres qui nous font voyager dans leur intimité. Un parcours dans l’espace et le temps, depuis l’exil des Espagnols lors de «La Retirada» pendant le régime franquiste, en passant par la guerre d’Algérie, Mai 1968, les dictatures brésilienne et chilienne, un long temps au cours duquel s’est forgé une amitié entre femmes, des liens tissés par l’histoire avec H majuscule.

Monique Roumette, la « Française », instigatrice de ce projet, se demandait « que faire de cette mosaïque de situations et de souvenirs ? Attendre que nos  arrière–petits-enfants découvrent un jour ce manuscrit de papier oublié dans un coin de la bibliothèque ? Et s’amusent de l’ingénuité de leurs grands-mères ? Ou bien essayer de rendre public le geste commun qui nous avait réunies et avait fortifié notre amitié ? ». Le deuxième choix s’est imposé comme une évidence. De plus, elle voulait cette parole de femmes tant il « est vrai qu’il n’y en a pas beaucoup qui parlent ».

Un événement majeur provoque leur rencontre, celui qui fait basculer le Chili des années 1970, cet autre 11 septembre, en 1973, fin sanglante d’une démocratie, et le plongeon dans l’une des dictatures les plus sanglantes de l’Amérique latine. Trois d’entre elles appartenaient à Solidarité, réseau clandestin né de la guerre d'Algérien et basé en France, qui, sous la houlette du communiste, anticolonialiste et tiers-mondiste Henri Curiel, aidait les résistants chiliens (et ceux d’autres dictatures), point de départ d’une longue amitié nourrie de souvenirs et de confidences.

Une complicité si amicale était née...

MONIQUE, ANGELA, CINTA ET SOLEDAD AU TEMPS DE
LA RÉSISTANCE À LA DICTATURE DU GÉNÉRAL PINOCHET
Cinta, Angela et Monique, militaient donc à Solidarité. Contraintes à la clandestinité, elles se connaissaient « visuellement » mais ignoraient la réalité privée des unes et des autres. « Nous respections les consignes de sécurité, mais une complicité si amicale était née au fil des mois qu’au moment de nous séparer, après que le projet eut abouti, nous décidâmes au contraire de nous revoir, plus tard et ailleurs, dans notre vie habituelle, pour nous connaître mieux, autrement, et simplement pour le plaisir d’être ensemble », se souvient Monique. Soledad, seule chilienne du quatuor rejoindra le trio pour raconter son histoire, des années plus tard.

Ce récit est donc né un jour de mars de 1974 où elles écoutaient Angela, la Brésilienne, pour la première fois. Angela avait fuit la dictature de Castelo Branco (1964-1985).  C’était le 16 décembre 1969, le téléphone avait sonné, au bout du fil, son mari ; il doit partir séance tenante et elle aussi… « Il y a eu des problèmes, file vite à la maison prends la valise que j’ai laissée dans la chambre… »  Pour Angela, cet appel marque le début d’un long voyage « un parcours d’oiseau migrateur », elle ne pense qu’à survivre « avec ma valise légère, ma nouvelle apparence, je suis quelqu’un d’autre, j’entre dans un monde nouveau. Je crois vivre la grande aventure de ma vie ». Elle traversa le sud du Brésil, puis l’Argentine pour finalement débarquer à Santiago du Chili.

Chili mon amour
"C'est notre histoire"
"Parcourir la vie et les histoires de ces 4 femmes, Angela, Lena, Monique, Soledad- c’est parcourir une période de notre histoire à la fois terrible et lumineuse. Une histoire qui entrelace l’histoire du Chili à celle de l’Amérique Latine et de l’Europe.(.../...) Ces témoignages, ces vies nous rappellent que les luttes d’hier sont encore vivantes dans le monde d’aujourd’hui, dans cette urgence des femmes à devenir protagonistes de leur propre histoire, dans la nécessité d’en finir avec la pauvreté et de donner aux garçons et aux filles un futur plus humain et plus juste."
Extrait de la préface de Michelle Bachelet  Présidente de la République du Chili du Chili (2005-2010) et (2014-…)

De ce livre très inspirant, on ne peut sortir indemne. On est pris d’une certaine nostalgie pour ces batailles menées par une génération habitée du désir de lutter pour un monde plus solidaire. Nombreuses sont les raisons qui ont amenées ces révolutionnaires à s’engager auprès de différentes causes. Elles venaient d’horizons distincts, leurs itinéraires étaient à la fois semblables et contraires. Le Chili de Salvador Allende marque le point de départ de leur union et complicité. Monique, la française, raconte : « Ce pays est devenu dans les années 1970 un phare, pas pour tous mais quand même pour pas mal de gens, car les Chiliens ont réussi à porter à la présidence un homme qui était vraiment socialiste, vraiment attaché à la liberté et à la démocratie ».

Salvador Allende, socialiste jusqu’au bout des ongles, garantissait à toute la population des conditions de vie meilleures, sans détournements d’argent, sans corruption, et tenait tête à "l'ami" américain. Pour mener à bien son projet de société, Allende avait entamé une batterie de reformes mises en place par un gouvernement d’Unité populaire (nationalisation des mines de cuivre - le pays est l’un des premiers producteurs de la planète -, réforme Agraire, redistribution de la richesse nationale, etc). Monique se souvient de son tout premier voyage dans « ce pays nouveau », sur cette « terre lointaine » en  juillet, au coeur de l’hiver austral, « gris, souvent pluvieux mais dans une explosion de chansons et de couleurs, celle des fresques murales de la Brigada Ramona Parra  qui avaient envahi les murs et les berges du Mapocho » (ndrl fleuve qui traverse la capitale Santiago).

En 1972, elle s’envole donc pour Santiago, en quête de documentation pour un cours d’introduction sur l’Amérique latine qui portait sur la révolution pacifique et démocratique à l'oeuvre dans la région.  Elle, amoureuse de ce pays, s’est vite rendue compte que la « révolution » n’était pas du goût de tout le monde. La presse chilienne ne cessait d’attaquer Allende. Elle se rappelle ainsi la Une de «El Mercurio » (quotidien conservateur, ndlr)  « on va bouffer du camphre ! ». Le boycott des denrées alimentaires était déjà orchestré par les industriels mécontents du socialisme et sur les étals, la nourriture manquait afin de déstabiliser le gouvernement en place.

Je suis de ces Chiliennes dont la jeunesse porte la marque de l’espérance
Soledad, la Chilienne, avait participé à l’élection d’Allende « Je suis de ces Chiliens dont la jeunesse porte la marque de l’espérance, de l’optimisme, et dont, c’est l’évidence même, Salvador Allende était le représentant le plus conséquent et le porte parole… Nous étions sûrs et convaincus que l’avenir serait meilleur pour tous, nous luttions, côte à côte avec les autres, pour que les changements s’appliquent à la majorité des Chiliens, au delà de nous. On pouvait voir notre confiance dans nos chants, les slogans criés à pleins poumons… Irresponsabilité ? Peut-être, mais imprégnée d’amour, d’humour, de sincérité, de désintéressement… ».  Ce vent d’espoir qui planait sur la société chilienne fut rapidement étouffé, le gouvernement socialiste élu par le peuple, n’aura duré que 1000 jours. Le coup d’état du 11 septembre 1973 frappa le pays de toute sa cruauté.

Le groupe « Jacques »

Des milliers de Chiliens et de Chiliennes plongèrent dans un automne austral, passant de la lumière à l’ombre en l’espace de quelques heures. Ce jour là, le 11 septembre 1973, le Chili sombra dans l'effroi d’un régime dictatorial mené par Augusto Pinochet.

Soledad se souvient que « dans le département de lettres à l’Université, mon lieu de travail, on écoutait la radio. Les putschistes avaient annoncé qu’ils bombarderaient le palais de La Moneda (ndrl nom du palais présidentiel) si le président Allende ne se rendait pas. À 10 heures 15, il avait déjà transmis son dernier message. Nous étions hébétés. Terrorisés… Le ciel était couvert. C’était la fin de la démocratie au Chili. Les murmures se confondaient aux ordres militaires drastiques : il fallait vider les rues. Si ce n’était au risque de sa vie, personne ne devait circuler après 2 ou 3 heures de l’après-midi ».

Une journée de mort et d'effroi à laquelle prirent part de nombreuses femmes comme cette combattante faisant feu sur des militaires depuis un toit de la capitale chilienne...

Pinochet et ses complices instaurèrent un régime de terreur où toutes les voix dissidentes se retrouvaient piégées, tues de force, torturées, assassinées. Les réseaux clandestins s’activèrent, il fallait agir, organiser la résistance en sachant que l’adversaire était redoutable, impitoyable et déterminé à s’imposer coûte qui coûte.C’est à ce moment que « Solidarité  » entre en scène. Ce groupe créé par Henri Curiel à la fin de la guerre d’Algérie avec d’anciens « porteurs de valise » du FLN algérien, fonctionnait comme un réseau d’aide aux mouvements de libération nationale. Curiel, pour les quatre narratrices, était « un militant dans l’âme », internationaliste, fondateur du mouvement communiste égyptien dans les années 40 et du parti communiste soudanais. Exilé en France, il s’était engagé dans la lutte d’indépendance du peuple algérien. L’indépendance de l’ancienne colonie française acquise, il voulu transmettre l’expérience de la Résistance française et des guerres anticoloniales aux militants du tiers monde, mais aussi agir pour la paix au Proche Orient. Il fut assassiné à Paris le 04 mai 1978. « Solidarité est un groupe clandestin, parce qu’il fallait protéger les militants étrangers, mais n’était pas illégal » selon les mots qu’Henri Curiel répétait sans cesse, comme s’en souvient Monique.

Cinta, la franco-russo-espagnole, est, elle aussi, amoureuse de l’Amérique latine. "Solidarité"  la contacte pour former le groupe Jacques, Santiago en espagnol, en référence à la capitale du Chili, un mot facile à placer dans une conversation en cas d’écoute téléphonique.

L'odeur de la peur...

Cinta se rappelle : « L’objectif était de préparer des bases arrière, des relais d’accueil à la périphérie du Chili (Argentine et Pérou)…  Je suis partie en novembre 1973. Ma couverture, c’était « l’artisanat » et la recherche de poteries, des tissus, des merveilles colorées que je portais et dont je remplissais mes valises ». Ensuite, elle allait à Buenos Aires, de l’autre côté de la frontière, et devait tenter d’établir les contacts dont elle avait obtenu les adresses à Paris « ce n’était pas facile… Me revient à la mémoire olfactive l’odeur de la peur. Non pas la mienne mais celle de celui qui venait m’ouvrir la porte… ».

Elle évoque une situation angoissante  « tout le monde était surveillé, les consignes de sécurité devaient être suivies à la lettre : ne pas téléphoner de l’hôtel, donner des rendez-vous à l’extérieur, s’assurer de ne pas être suivie, jouer la touriste en prenant des photos, flâner en faisant semblant de rechercher de l’artisanat… J’allais même jusqu’à placer des repères invisibles pour vérifier si mes bagages avaient été fouillés. Un simple cheveu placé en travers d’un soutien gorge au milieu d’un désordre factice et non retrouvé m’apprit ainsi que ma valise avait bien été visitée ».

L’opération Jacques occupe « nos » femmes pendant plusieurs mois : « Cinta allait d’abord aux frontières du Chili… En fonction de son voyage, nous organisions le mien, à Santiago tandis que Concepción, durant les vacances de février et Angela à Paris coordonnaient le tout », se rappelle Monique.

Solidarité a été très active pendant les années les plus dures de la dictature chilienne. Le groupe participait à la création d’ateliers à la frontière argentine pour les réfugiés chiliens, organisait des cours pour sécuriser et coder la correspondance, fabriquait des faux papier avant de les transporter au Chili. Il s'agissait aussi de former et de préparer les militants à la clandestinité : transformation physique, techniques pour couper les filatures, mise en place de boîtes aux lettres et autres mesures de sécurité.

« Ils étaient parfois des amateurs », raconte Cinta. Elle se souvient d’un cours d’écriture à l’encre sympathique au cours duquel rien n’avait fonctionné, l’amidon avait trop chauffé et le résultat s’avéra totalement inefficace.

Le travail de Solidarité franchissait les frontières. A Paris par exemple, le groupe coordonnait les différents mouvements de libération, les mettait en relation avec des partis politiques français, des syndicats, des organisations humanitaires, par exemple. Ils imprimaient le matériel de propagande et organisaient les voyages en Europe ou les retours clandestins de militants dans leur pays d’origine.

Pour Monique l’essentiel de son activité résidait dans la transmission d'adresses codées qu’elle devait distribuer à des personnes ciblées, tout faisant très attention à ne pas laisser de traces, par peur d’être responsable de l’arrestation des personnes qu’elle rencontrait. « Une seule fois j’ai eu très peur : je venais de travailler trois heures avec un pasteur qui m’avait raccompagnée place de la Cathédrale et que je devais retrouver dans une librairie deux heures plus tard, quand j’ai aperçu deux hommes converger vers le banc où j’étais assise…  Je n’ai eu que le temps de courir comme une folle pour disparaître dans la foule… J’apprendrai, peu de temps après, que c’est le pasteur qui était suivi et avait été arrêté, on m’a rassurée par la suite sur son sort ».

L’époque était à la délation, n’importe qui pouvait se faire dénoncer par un voisin malveillant, « le jeudi 13 septembre 1973, la première page des deux seuls journaux désormais autorisés appelait à la délation et promettait des récompenses à qui donnerait des indications sur les refuges des protagonistes politiques les plus recherchés » se souvient encore Soledad.

Nos utopies étaient en ruines

Les jours et les mois qui ont suivi le coup d’Etat ont été pour Soledad et les milliers de Chiliens poursuivis, des moments très difficiles. « Il n’était plus possible de penser avec nos mots, nos gestes, nos impétuosités, nos opinions, nos principes, nos utopies, nos vertus et nos erreurs, vieux de seulement deux jours mais devenus totalement obsolètes, comme s’ils étaient les ruines d’une civilisation qui n’aurait jamais existé. On soupçonnait, nous soupçonnions, je soupçonnais tout et tous ».

L’exil et puis…

Angela fut arrêtée, à Santiago, avec son compagnon René. Destination finale : le Stade national improvisé comme un géant camp de concentration, théâtre des exécutions et tortures. « L’intérieur du stade offrait une vision dantesque. Des masses de gens à genoux, d’autres les mains contre les murs, des coups, des cris, des bruits, des tir, des ordres militaires. L’atmosphère était irréelle, ça m’a fait penser à un film, sauf que j’y étais pour de vrai ».

Après une quarantaine de jours, passés sur ce lieu sinistre, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés a réussi à faire libérer les prisonnières étrangers encore détenus dans le stade. Angela et René étaient parmi eux : « Ce fut un choc d’apercevoir à la sortie du stade les silhouettes des copines chiliennes qu’aucune organisation internationale ne viendrait jamais arracher de là… Le grand privilège d’être étrangère m’a noué l’estomac, je n’étais pas heureuse d’être libérée, je me sentais indigne ».

Solidarité s’est activée, raconte Soledad : « Curiel nous a beaucoup aidés… comme il a beaucoup aidé les mouvements clandestins, y compris les Latino-Américains. Il s’était démené… un vrai moine laïque, éclairé par la certitude de mener le vrai combat, le seul qui compte vraiment, celui contre l’injustice d’un monde dominé par des pouvoirs peu honorables» .

Soledad et Guillermo son compagnon et peintre chilien, détenu cinq mois et dix jours parce qu’il avait hébergé un "recherché", prennent la route de l’exil pour la France. « Sur la photo prise quand nous marchions vers l’avion, il y a tellement de bonheur sur nos visages que personne ne pourrai soupçonner que sur le passeport de ce récent ex-prisonnier était écrit :  valable seulement pour sortir du Chili ».

Devoir de mémoire

« Pour nous, ce livre c’est notre seul moyen de transmettre cette histoire » s’exclame Monique. La mémoire historique est, encore aujourd’hui, un champ de bataille, avec réinterprétations et recherches inlassables de la vérité, ce qui nous reste ce sont des histoires comme celle-ci. Grâce à ce journal intime et pluriel, inscrit dans l’Histoire en majuscules nous savons un peu plus des actions des femmes et de leurs résistances face à la barbarie, à l’exil, aux oublis... On ne peut pas fermer un cycle tant que l'on ne dit pas les choses que jusqu'à présent on ne pouvait pas dire.

Pour Soledad, la rédaction du livre a servi de facteur déclenchant aux souvenirs. « Certainement, pour se défendre, on avait laissé de côté beaucoup de moments vécus, il y avait des choses dont je ne me souvenais pas, et au moment d’écrire, un torrent a déferlé ».

Pour Angela, il a fallu que sa fille, un jour, vienne l’interroger : « elle a voulu savoir qui on était, quelle était l’histoire de la famille et elle nous a demandé pourquoi nous n’avions jamais raconté notre histoire!  Mais pour nous, il ne fallait pas vivre dans le passé, il fallait survivre ».

Pour Monique, c’était vital de pouvoir « transmettre » ses souvenirs,  « je ne supporte pas que les jeunes et certaines personnes ne sachent pas ce qui s’est passé au Chili ».  Cinta s’est retrouvée confrontée à des secrets de famille qui lui ont forgé un désir inlassable de vérité.

« Avec le recul, on peut créer de nouveaux regards, apaiser les tensions, limer les aspérités. Mais il est fondamental de savoir ce qui s’est passé pour arriver à faire un travail de reconstitution de la mémoire collective d’un peuple » conclut Soledad.
« Nous n'avons pas parlé, ni de nos maris ni de nos amants, le récit s'est fait comme ça » 
On formulera un regret : ne pas avoir poussé plus avant la parole des femmes, qui s'arrête dans ce recueil au bord de l'intime. Monique Roumette se justifie : "J'ai voulu mettre la lettre d'amour très touchante qu'appartient à Cinta, on sait pas qui l'a écrit, au fait ça n'a pas d'importance... j'ai voulu incorporer cela pour dire que nous avions nos histoires personnelles, qu'on vivait librement, pas avec l'intention de le proclamer mais pour dire que nous n'étions pas de nones. Mais nous n'avons pas parlé, ni de nos maris ni de nos amants, on avait envie de raconter ce qui nous avions vécu différemment. Ce n'est pas un interdit, on a rien voulu nous interdire mais le récit  s'est donné comme ça".